L'Angleterre toujours dans le frog deux ans après le vote sur le Brexit

L'Angleterre toujours dans le frog deux ans après le vote sur le Brexit

Il y a deux ans, le 23 juin 2016, 17,4 millions de Britanniques votaient pour quitter l'Union européenne (51,9 %), contre 16,1 millions (48,1 %) pour rester. Deux ans plus tard, le divorce avance à vitesse d'escargot, la confusion règne sur les objectifs du Royaume-Uni. Et les «remainers» (pro-européens) reprennent espoir. Ils organisent samedi à Londres ce qui, espèrent-ils, sera la plus grosse manifestation contre le Brexit pour réclamer un nouveau référendum, baptisé «People's Vote». Les applications du référendum voté en juin 2016 se heurtent aux négociations avec Bruxelles. Sur le plan intérieur, les divisions politiques des conservateurs et la faible majorité de Theresa May compliquent la situation.

Plus d'une dizaine d'organisations diverses se sont unies derrière cet objectif. Deux ans après une campagne acrimonieuse, parfois violente, marquée par l'assassinat de la députée travailliste Jo Cox une semaine avant le référendum par un militant d'extrême droite, le climat politique britannique reste plus acerbe que jamais. Les errements du gouvernement de Theresa May, sans majorité absolue au Parlement, à la tête d'un Parti conservateur profondément divisé sur la question, n'arrangent rien.

Où en sont les négociations avec Bruxelles ?

Elles font du surplace. Une première phase importante a été quasi achevée fin 2017. Elle porte sur les modalités du divorce, notamment une facture d'environ 40 milliards d'euros pour le Royaume-Uni et des garanties sur le futur statut des ressortissants européens installés dans le pays. Reste la question complexe de la frontière entre l'Irlande du Nord britannique et la République d'Irlande membre de l'UE, qui freine tout progrès dans les autres domaines. Londres, Dublin et Bruxelles se sont engagés à éviter tout retour d'une frontière «en dur», synonyme dans les mémoires locales du conflit ethnique qui a déchiré l'Irlande du Nord. Mais la résolution matérielle de ce casse-tête insoluble bloque toute avancée sur la définition des futures relations commerciales entre le Royaume-Uni et l'Union européenne.

Theresa May s'est engagée à sortir de l'union douanière européenne, tout en évoquant des échanges «aussi fluides que possible», ce qui reste vague et différent de la situation actuelle. Pressée par les Européens, elle a accepté une solution par défaut («backstop») qui consisterait à demeurer dans l'union douanière avec l'UE tant qu'un règlement technique du problème de la frontière n'existera pas, et au moins a priori jusqu'à la fin 2021. Cette option irrite les «brexiters», qui y voient un maintien de fait dans l'UE («Brexit in name only» : un Brexit qui n'en aurait que le nom). Londres compte sur une solution technologique avec une frontière virtuelle régie par des échanges électroniques pour régler la question. Seulement, elle n'existe à ce stade que dans l'imagination des ministres. Bruxelles balaye une «pensée magique».

En attendant d'y voir plus clair, le gouvernement conservateur se déchire et la première ministre peine à réaliser l'impossible synthèse au gré de réunions et de séminaires successifs de son cabinet. Du coup, un livre blanc censé exposer en détail la vision britannique de l'avenir de ses relations avec l'UE est sans cesse reporté. Il ne sera pas présenté avant le Conseil européen de Bruxelles, dans une semaine. Ce sommet devrait constater l'absence de progrès depuis l'ouverture de la phase 2 des négociations en mars.

L'objectif de conclure un accord final sur le Brexit pour le prochain sommet d'octobre semble inatteignable. Les discussions pourraient déborder jusqu'en décembre, trois mois seulement avant la date de sortie officielle de l'UE, le 29 mars 2019. Michel Barnier, chargé des négociations pour les Vingt-Sept, implore les Britanniques de cesser de jouer à «cache-cache». Le fait est que, deux ans après le vote du Brexit, le gouvernement conservateur passe plus de temps à négocier avec lui-même qu'avec les Vingt-Sept et n'en sait pas plus sur ce qu'il veut.

Quelles conséquences pour l'économie britannique ?

Avant même que le Brexit ne soit concrètement entré en vigueur, le Royaume-Uni est passé de la première place des pays du G7 à la queue de peloton. De 2,3 % en 2015, la croissance du PIB a été revue à la baisse à 1,5 % pour cette année et 1,3 % pour les deux suivantes par l'organisme officiel de statistiques. Les ménages ont déjà subi le contrecoup inflationniste de la dévaluation de la livre sterling après le référendum. L'incertitude entraîne une baisse de l'investissement et de la production manufacturière. Le milieu des affaires craint d'être sacrifié au profit de négociations hautement politiques, voire idéologiques. «Il y a une limite à notre capacité à vivre dans l'incertitude», tonne le président de l'organisation patronale CBI, Paul Drechsler. Pour pallier les risques, les entreprises investissent sur le continent. Poumon économique de la Grande-Bretagne, la City pourrait perdre jusqu'à 75.000 emplois.

La plupart des grandes banques ouvrent des antennes dans différents pays de l'UE, dont la France, l'Allemagne, le Luxembourg ou l'Irlande. «On n'en est plus à échafauder des plans de secours. Pour une banque, ce n'est pas négociable, c'est une question de régulation», affirme Mark Boleat, ancien dirigeant de la City of London Corporation. La finance n'est pas seule concernée. Des filières industrielles très intégrées avec le reste de l'Europe craignent d'être démantelées en raison de disruption dans les approvisionnements. L'automobile britannique redoute un anéantissement. Le groupe Jaguar Land Rover vient d'annoncer la délocalisation de la production de son 4 × 4 Discovery de Birmingham vers la Slovaquie. Quant au groupe aéronautique Airbus, il a rappelé dans un communiqué qu'en cas de sortie de l'Union européenne sans accord, il pourrait quitter le Royaume-Uni où il emploie 15.000 personnes sur 25 sites.

L'opinion a-t-elle changé ?

Pas vraiment. La plupart des sondages donnent un résultat similaire à celui de juin 2016 si un nouveau référendum avait lieu aujourd'hui. Selon YouGov, en mai, exactement la même proportion de Britanniques souhaite à ce stade sortir de l'UE plutôt que d'y rester. L'opinion se lasse et s'impatiente de ce feuilleton sans fin. Une légère majorité juge désormais que le vote était une «mauvaise décision».

En revanche, 73 % des électeurs trouvent que le Brexit se passe mal. Et cette insatisfaction peut nourrir les espoirs des militants en faveur d'un nouveau référendum. «Les sondages isolés ne donnent pas une image claire mais leur addition montre un changement en train d'émerger», constate Peter Kellner, ancien président de YouGov.

La démographie joue aussi: 1,2 million d'électeurs sont morts depuis le référendum, tandis que 1,4 million de jeunes - très largement proeuropéens - se sont inscrits sur les listes électorales, davantage que l'écart d'alors entre les voix pour rester et pour sortir de l'UE. Cette évolution encourage les groupes qui militent en faveur du maintien dans l'Europe. Leur combat pour obtenir un second référendum ne suscite pas encore l'adhésion d'une majorité de la population, mais il gagne du terrain. Une telle consultation proposerait une alternative entre valider un accord final sur le Brexit avec Bruxelles et annuler tout le processus dans le cas contraire.

Le Brexit aura-t-il vraiment lieu ?

La question aurait été incongrue il y a encore un an. Mais la somme de problèmes sans réponses accumulés et le doute sur la capacité politique à accoucher du Brexit permettent désormais d'envisager toutes les options. Une extension des négociations régies par l'article 50 des traités européens, censées s'achever le 29 mars 2019, n'est pas exclue faute de résultats dans les temps. Selon ses détracteurs, Theresa May s'est tiré une balle dans le pied en déclenchant trop tôt le compte à rebours de deux ans le 29 mars 2017, sans avoir la moindre idée de ses projets, au-delà du slogan «le Brexit, c'est le Brexit». Le prolongement d'une période de transition qui prolongerait le statu quo au-delà de l'échéance prévue à la fin 2020 est également possible.

Un éventail de scénarios peut être imaginé, d'un alignement très proche sur l'UE au sein de l'union douanière, voire du marché unique européen (comme la Norvège), jusqu'au crash des négociations sans accord. On pourrait ainsi voir se dessiner un Brexit très «light», comme un «hard» Brexit sans parachute. Dans un cas comme dans l'autre, les mécontentements risquent d'être vifs, crise politique à la clé.

«Je ne me souviens pas d'un tel niveau d'incertitude de mon vivant, affirme John Kerr, ancien diplomate, auteur du fameux article 50 sur la sortie de l'UE, membre de la Chambre des lords. La situation dans le pays est extraordinairement volatile et difficile à prédire. Une sortie de l'Europe de type saut dans le vide et une crise parlementaire montreraient très clairement au pays tout entier qu'il est face à un désastre complet.» Vu la lenteur des négociations, la Commission européenne a demandé aux États de se préparer à toute éventualité.

Selon un rapport confidentiel du gouvernement britannique, une sortie de l'UE sans accord se traduirait en quelques jours par des pénuries de produits alimentaires, de médicaments ou de carburants en Grande-Bretagne. Loin, bien loin, de l'ambition des pro-Brexit de «reprendre le contrôle» du destin de leur île. Dans ce cas de figure, on peut imaginer un arrêt du processus à la faveur d'une chute du gouvernement, d'élections anticipées ou d'un nouveau référendum.

Une gigantesque marche pro-Europe dans Londres

«Nous exigeons un vote populaire», scandait une foule aux drapeaux bleus étoilés devant le Parlement de Westminster, à Londres, samedi après-midi. Pour le deuxième anniversaire du vote pour le Brexit, des dizaines de milliers de manifestants - 100.000 selon les organisateurs - se sont déplacés de tout le Royaume-Uni pour réclamer un nouveau référendum, sur les conditions de sortie de l'Europe, une fois un accord conclu avec Bruxelles. Plus d'une dizaine d'associations anti-Brexit se sont unies derrière ce mot d'ordre d'un «People's vote».

Vince Cable, chef du Parti libéral-démocrate (centriste) a assuré aux participants que le Brexit n'était «pas une affaire achevée». La militante pro-européenne Gina Miller a appelé à un nouveau référendum pour «que les futures générations nous entendent dire que nous avons fait ce que nous pouvions pour notre pays». Sur une bannière, on pouvait lire: «17 millions de personnes ont voté pour Adolf Hitler, 17 millions ont voté pour le Brexit, 17 millions peuvent se tromper.»

Une majorité de 53% pour rester dans l'UE

«La majorité des gens qui ont voté pour quitter l'UE ne savaient pas sur quoi ils se prononçaient. Les négociations sont un désastre. Le gouvernement ne sait pas ce qu'il veut», explique Terry O'Donovan, directeur de théâtre irlandais, installé à Londres depuis dix-huit ans. Eve Bartlett, avocate, justifie cette «requête démocratique de se prononcer sur le résultat des négociations afin que le peuple puisse dire si ça correspond à ce qu'il veut». Elle assure connaître «plusieurs personnes qui ont changé d'avis» après avoir voté pour le Brexit en juin 2016.

Selon un sondage Survation publié vendredi, 48% des Britanniques soutiendraient un nouveau référendum, contre 25% à y être opposés. Une majorité de 53% se prononcerait alors pour rester dans l'Union européenne, contre 47% pour sortir, selon la même enquête. La manifestation de samedi entendait donner le coup d'envoi d'un «été d'action» pour accroître la pression sur la première ministre Theresa May et le chef de l'opposition Jeremy Corbyn.

A quelques dizaines de mètres de là, séparé par d'importantes barricades et des cordons policiers, arrivait le cortège d'une contre-manifestation pro-Brexit, réunissant plusieurs centaines de personnes. Dans une nuée d'Union Jack britanniques et de drapeaux anglais à la croix de Saint Georges, les manifestants entonnaient des hymnes patriotiques comme Rule Britannia et scandaient: «Nous voulons récupérer notre pays».

« Il y a deux ans, nous avons voté pour quitter l'Europe et on attend toujours. Pourquoi? s'indignait un orateur à la tribune. Nous voulons quitter l'UE maintenant. Le meilleur accord, c'est pas d'accord. »