Les dessous de l'incroyable attaque de l'Ambassade de Corée du Nord à Madrid

Les dessous de l'incroyable attaque de l'Ambassade de Corée du Nord à Madrid

La justice espagnole a finalement révélé l'identité de ce commando qui avait pris en otage, le 22 février dernier, le personnel de l'ambassade coréenne avant de proposer au FBI le matériel récolté pendant l'attaque.

L'histoire est digne d'un roman d'espionnage. Le 22 février, peu de temps avant un sommet à Hanoï entre le président américain Donald Trump et le dirigeant nord-coréen Kim Jong, un groupe d'une dizaine de personnes a pris d'assaut l'ambassade de Corée du Nord, à Madrid. Après des semaines de mutisme total jusqu'au sommet de l'État espagnol, un juge d'instruction a dévoilé mardi une foule de détails sur cet assaut et le commando l'ayant perpétré, dont plusieurs membres font l'objet d'un mandat d'arrêt international.

Un assaut mené en plein jour, dans le quartier chic d'une grande capitale occidentale. Un commando d'hommes parfaitement entraînés et armés, qui ligotent des employés puis s'enfuient à toute vitesse à bord de deux belles berlines. Une police qui n'y voit que du feu. Des liens avec une grande agence américaine montrée du doigt puis démentis… Le scénario n'est pas issu de l'imagination fertile d'un brillant auteur de romans d'espionnage ni de l'inventivité du scénariste du prochain James Bond. Il s'agit du récit de l'attaque dont a été victime l'ambassade de la Corée du Nord à Madrid le mois dernier.

L'attaque a été rondement menée

Le vendredi 22 février dernier, une dizaine d'hommes, probablement armés, pénètrent dans l'enceinte de la légation, située dans le quartier résidentiel huppé d'Aravaca. Ils ligotent et bâillonnent le personnel, s'emparent de plusieurs ordinateurs et demeurent au moins quatre heures dans l'enceinte, précise ElConfidencial.com, le premier à avoir sorti l'affaire.

Aux alentours de 17 heures, une femme échappe à la surveillance des assaillants, tombe du balcon et se blesse grièvement. Une fois dans la rue, elle pousse des cris en coréen. La police espagnole alertée par les voisins dépêche alors une patrouille. Un agent frappe à la porte et est accueilli par un homme arborant un pin's de Kim Jong-un, qui lui assure que «tout va bien». Quelques minutes plus tard, le portail de l'ambassade s'ouvre en grand, deux grosses cylindrées fuient à toute vitesse, dont l'une conduite par l'homme au pin's, selon El Confidencial. Les employés de l'ambassade auparavant ligotés sortent de l'enceinte peu après, et les véhicules seront retrouvés, vides, quelques rues plus loin.

Bien qu'aucune plainte n'ait été déposée par les fonctionnaires nord-coréens, une enquête a été ordonnée par la justice. La police et le service d'espionnage espagnol, le Centro nacional de inteligencia (CNI), se sont emparés du dossier.

Les assaillants ont été accusés d'être liés à la CIA

Après les faits, viennent des éléments de contexte qui donnent une grande importance diplomatique à ce que le ministère de l'Intérieur espagnol tente de minimiser, le reléguant au rang d'«incident». La date, d'une part: l'assaut s'est produit cinq jours avant la rencontre à Hanoï entre le président des États-Unis, Donald Trump, et le dirigeant suprême de la Corée du Nord, Kim Jong-un. Les personnes visées, d'autre part: jusqu'à son expulsion en septembre 2017, la représentation de Pyongyang en Espagne était dirigée par Kim Hyok-chol. Une fois rapatrié en Corée du Nord, l'ambassadeur est devenu un proche conseiller de Kim Jong-un et l'un des principaux organisateurs du sommet vietnamien. Selon le quotidien El País, le dirigeant de l'assaut, surnommé «l'entrepreneur», a isolé le successeur de Kim Hyok-chol pour l'interroger personnellement. Le chargé d'affaires, numéro un de la légation après le départ de l'ambassadeur, était aux ordres de Kim Hyok-chol entre 2014 et 2017.

Madrid a considéré les indices suffisamment solides pour interroger la CIA sur son implication. «La réponse de cette dernière est négative mais peu convaincante», rapporte le journal. Les mêmes sources gouvernementales avertissent: si l'implication des États-Unis est confirmée, il s'agit d'une opération «inadmissible». Non seulement parce qu'elle a lieu sur le sol espagnol sans que Madrid n'ait été consulté, mais aussi parce que les représentations diplomatiques sont légalement protégées par les conventions internationales : la Convention de Vienne dispose que les ambassades sont des endroits inviolables (mais qui ne sont pas des bouts de territoire du pays représenté, bien que beaucoup croient en ce mythe).

En réalité, un groupe d'opposants au régime est derrière ce raid

Deux jours plus tard, le Washington Post réplique : l'attaque serait en réalité l'œuvre d'un groupe coréen dont l'objectif ultime est de renverser Kim Jong-un. Peu d'aspects de cette organisation, Cheollima Civil Defense, sont connus, si ce n'est qu'elle aurait orchestré en 2017 l'exfiltration à Macau d'un neveu du dictateur, dont le père avait été assassiné en Malaisie. Un ancien analyste de la CIA spécialiste de la Corée du Nord, Sue Mi Terry, surenchérit en ces termes : « Infiltrer une ambassade nord-coréenne à quelques jours du sommet sur le nucléaire aurait risqué de mettre les conversations en péril. Ce n'est pas quelque chose que la CIA aurait fait. » Et effectivement, cette révélation s'avère être la bonne : un groupe d'opposants au régime d'extrêne gauche dictatorial nord-coréen, auto-proclamé gouvernement en exil, a revendiqué cette attaque. L'objectif de ce mystérieux groupe d'opposants au régime nord-coréen est de mettre fin aux activités «illégales» menées par les représentations diplomatiques nord-coréenne. Dénommé Défense civile Cheollima (DCC), ils se présentent, selon la justice espagnole, comme un mouvement de défense «des droits de l'homme pour la libération de la Corée du Nord» et se sont autoproclamés gouvernement nord-coréen en exil, en février dernier. Les membres, menés par Adrian Hong Chang, leur chef présumé aux multiples fausses identités, proposent en outre leur aide aux Nord-Coréens qui tentent de fuir leur pays.

Avec « quelques clés USB, deux ordinateurs, deux disques durs (...) et un téléphone mobile » pour butin, les assaillants s'étaient enfuis, pour la plupart à bord de véhicules de la représentation coréenne. Adrian Hong Chang et un autre s'échappent en commandant un Uber sous le faux nom «Oswaldo Trump». Le lendemain, 23 février, il prenait un avion à Lisbonne pour New York.

Cinq jours plus tard, ce Mexicain résidant aux États-Unis « entre en contact avec le FBI » à New York « afin de lui remettre des informations relatives à l'incident (...) ainsi que du matériel audiovisuel obtenu », selon la justice. Dans un communiqué, DCC a affirmé avoir partagé avec la police fédérale américaine des « informations d'une valeur potentiellement énorme ». De son côté, Adrian Hong Chang assure avoir agi de sa propre initiative, des soupçons ayant pesé sur le rôle tenu par la CIA lors de cette attaque. Cette dernière a vivement démenti toute implication, selon le quotidien espagnol El Pais qui cite des sources affirmant que «connaissant la préparation et l'exécution de l'opération», la CIA n'y serait pour rien et n'aurait aucun intérêt à une agression contre Pyongyang, quelques jours avant la rencontre des deux présidents à Hanoï.