Ecologie : Regardons derrière Hulot !

Ecologie : Regardons derrière Hulot !

La démission de Nicolas Hulot ce 28 août du gouvernement français s’est avéré être pour ce dernier la fin de plus d’un an de déguisement écologiste. Ce jour là, c’était le dernier pan d’un déguisement ridicule qui tombait. Au micro de la matinale de France Inter, le ministre de l’écologie d’alors disserte, la gorge serrée de l’impossibilité d’exercer son métier dans ces conditions et de manière générale, de l’impossibilité de résoudre la grave crise écologique que nous traversons sans une remise en cause totale de notre système économique. Une onde de choc donc. Pourtant, rien n’avance. La prise de conscience fût de très courte durée et l’écologie est redevenue en à peine quelques heures ce qu’elle était depuis des dizaines d’années : une préoccupation de second voire de dernier plan, une activité réservée à quelques hippies sales.

 

Alors tout d’abord faisons un rapide bilan écologique du mandat Hulot. Il comporte plusieurs mesures allant dans le sens de la transition écologique promise. La rénovation énergétique des logements, l’interdiction de plusieurs néonicotinoïdes (des pesticides accusés de tuer les abeilles), l’arrêt du projet de l’aéroport Notre-Dame-Des-Landes qui pourtant avait causé des années de débats houleux. Mais il se compose également de beaucoup de concessions, parfois assez importantes. Tout d’abord un certain laxisme quant aux pesticides, entre textes de lois assez complaisants avec les perturbateurs endocriniens et possibilité de contournement de l’interdiction du glyphosate, une autre pierre dans l’édifice du renoncement à l’abandon du nucléaire, l’adoption du CETA sans vraie garantie de sûreté pour les producteurs, le refus de généraliser l’étiquetage alimentaire. Et puis arrive cette baisse du prix du permis de chasse. Un dossier qui, en toute vraisemblance, doit beaucoup à la pression de lobbys de chasseurs. Tout d’abord, la ratification de ce texte n’est pas passée par le ministre, mais par le secrétaire d’Etat, Monsieur Sébastien Lecornu. Un événement décisif, si on en croit l’interview de Hulot, a été la découverte dans une des réunions du gouvernement d’un lobbyiste. Ce lobbyiste, c’est Thierry Coste, représentant les intérêts de la FNC (fédération nationale des chasseurs) mais aussi du Comité Guillaume Tell, lobby français des possédants légaux d’armes à feu, sorte de NRA discount mais tout de même actif, si l’on en croit la présence de leur membres dans des réunions gouvernementales. Thierry Coste est dans l’entourage des présidents depuis plusieurs dizaines d’année et semble avec Macron avoir trouvé un client facile. Lors de l’anniversaire du président (fêté, doit on le rappeler au Château de Chambord), il l’avait invité à un tableau de chasse,c’est à dire à une sorte de partage du gibier tué pendant la partie de chasse.

Cela est donc représentatif de la manière dont sont faites les lois : les lobbys ne sont plus des critiques attablés dans le restaurant mais rajoutent eux mêmes leurs ingrédients en cuisine. Le bilan de Nicolas Hulot consiste aussi là-dedans : dans son incapacité à dissocier les intérêts privés de ceux du pays et de manière générale du monde.

 

Cet enterrement si rapide de la hype écolo, il est en grande partie dû au traitement médiatique de la démission de Hulot. En effet l’information n’a évidemment pas été éludée. Nulle part. Il n’y a pas ici de silence des médias face à la vérité de l’information. Il y a une vision, un traitement de cette information et pour le ressentir, il faut regarder la petite vidéo qu’on tourné Nicolas Demorand et Léa Salamé pour France Inter, disponible sur les réseaux sociaux et qui en dit beaucoup sur la manière dont le gratin du journalisme français a perçu cette onde de choc.


La réponse est globalement assez simple et se résume dans cette phrase qui a beaucoup tourné et que l’on doit à la journaliste précédemment mentionnée : “C’était un moment de grâce”. En effet, on nous parle ici en tout premier lieu d’un homme. Nicolas Hulot. Pas d’une situation, d’un homme, qui certe victime de la situation, n’en reste pas moins un homme. Ce petit détail change énormément à la situation. En effet, cela revient à regarder le doigt plutôt que la lune, regarder la vigie du titanic crier plutôt que l’énorme iceberg qui se profile. On assiste dans le cas d’Hulot à l’application d’une doctrine quelque peu positiviste visant à considérer l’individu comme agent conscient et totalement libre de ses actes. En l'occurrence, cette doctrine nous pousse à ne planter les caméras que devant l’ex-ministre, et pas devant le décor catastrophique. Ainsi, tout bon éditorialiste qui se respecte y est allé de son petit commentaire sur la personnalité, l’état de santé de Nicolas Hulot, attribuant tantôt sa démission à une petite colère comme le laissent entendre les animateurs de la matinale de France Inter, où encore à se demander si au fond il n’a pas toujours eu tendance à se mettre en scène. Dans l’émission du journaliste sportif Pascal Praud, on apprenait qu’on avait toujours su que le ministre était “soupe au lait” et que son caractère explique en grande partie cette décision. Voilà comment en très peu de temps, les analystes politiques se sont mutés en psychologues et ont transformé une question purement politique en une question comportementale et individuelle.

Toutefois, ne nous y méprenons pas. Le passage de l’onde de choc au “moment de grâce relève moins d’une conspiration médiatico-politique à grande échelle que de logiques propres au journalisme contemporain.

Il ne faut donc dans un premier temps pas exclure la question de l’incompétence. Parmis les éditorialistes qui commentent cet événement, combien se sont réellement penchés sur les chiffres concrets des répercussions du réchauffement climatique ? Combien ont cherchés à savoir si l’interdiction des néonicotinoïdes était un vrai pas contre l’agriculture intensive et chimique, ou bien, comme pour le glyphosate, une décision en trompe-l’oeil qu’il serait aisé de contourner ? Le système médiatique actuel a, avec l’apparition d’internet et l’augmentation drastique de la consommation de médias de tous genres, de plus en plus tendance à tendre vers une consommation acharnée et continue de données, et ici d’informations. Ainsi, dans une journée banale, une rédaction doit souvent tenir une immense partie de la journée, voire de la semaine en cas de grand événement, en continu avec une seule et même actualité. Alors une fois qu’on a évoqué le bilan, une fois qu’on a parlé des larmes aux yeux sur France Inter et si on a pas de chiffres précis ou d’informations contextuelles à donner, il faut se rabattre sur autre chose. Dans ce cas précis, deux sources de blabla viennent sauver les rédactions : les réactions de personnalités plus ou moins concernées et l’analyse comportementale. Et par analyse comportementale, j’entend plus théorie de bistrot sur le caractère que véritable psychanalyse (et quelque part heureusement, une analyse du rapport de Nicolas Hulot à sa mère aurait sûrement été fatale à la crédibilité du journalisme). Mais cette vision est aussi dictée par une autre loi, une logique de rendement, de productivité. Quand on a une info, d’autant plus si c’est une exclusivité de la rédaction, il faut la rentabiliser, la faire valoir. Le journaliste se comporte avec l’info comme le surfeur avec une vague, à la différence que quand la vague retombe, le surfeur ne cherche pas désespérément à glisser sur le sable. Dans la logique libérale, le journaliste, si. L’incarnation de cette logique, c’est cette petite vidéo dont nous parlions tout à l’heure. Cette petite vidéo, préparée mais sûrement pas trop nous en apprend énormément sur les logiques du journalisme de marché et au début de la chaîne, il y a la vision de l’info comme d’un buzz potentiel. Si chez certains médias, comme certains sites racoleurs ou la presse people, cette recherche est assumée, elle reste, pour les grands journaux et les grandes stations, un peu honteuse. Et ce tiraillement transparaît parfaitement dans les propos dichotomiques de Léa Salamé, au cours de cette petite vidéo : elle insiste d’un côté sur le fait que la démission de Hulot soit une surprise colossale et que personne ne s’y serait attendu une seconde, mais de l’autre, explique que devant l’émotion du ministre et la gravité de ses propos, elle a fait “remonter” la question plus tôt dans l’interview. Quelle pourrait donc être la raison de ce choix journalistique absolument pas anodin, si ce n’est l’espoir secret ou refoulé d’entendre une déclaration choc ? Le reste de la vidéo est lui très convenu, les deux animateurs se félicitent en filigranes de cette info qui est selon eux inédite dans toute l’histoire de la radio et partent crescendo sur un torrent d’hyperbole, un moment de grâce donc.

 

Et d’une manière assez incroyable, la logique de marché dans les médias empêche une critique du rôle de la logique de marché dans la catastrophe écologique.
Le traitement de l’information en continu, au jour le jour, empêche les médias de se poser et de réfléchir aux causes profondes et aux solutions long-termistes. Car en vérité, le véritable échec de Nicolas Hulot n’est pas d’avoir laissé les lobbys baisser le prix du permis de chasse (même si on s’en serait passé), c’est de ne pas avoir été capable d’organiser une grande réflexion sur le rôle du libéralisme dans l’écologie. On ne se demande plus si le marché est à l’origine des troubles que nous connaissons, question pourtant primordiale puisque aujourd'hui, c’est en grande parti à ce marché que l’on confie la lutte contre le réchauffement climatique, dans le cadre de ce qu’André Gorz déjà dans les années 70 prévoyait comme la récupération de l’écologie par le capitalisme. Et là encore, la logique médiatique de marché a une certaine responsabilité en faisant prévaloir, face au politique, un modèle plus individualiste, l’homme étant considéré comme rationnel. Ce modèle, nous le voyions tout à l’heure dans l’analyse de la décision de Hulot qui se tournait plus vers une analyse de son comportement en tant qu’humain que vers une analyse du contexte gravissime, ou même de son comportement en tant qu’acteur politique. Mais cette logique se ressent aussi quand on préfère dans les grands médias, au détriment par exemple des penseurs de l’écologie politique comme André Gorz (pourtant membre fondateur de l’Obs), des penseurs comme Pierre Rabhi, qui a fait en août 2018 l’objet d’un article incendiaire de Jean-Baptiste Malet dans le Monde Diplomatique et qui prône une écologie citoyenne où chacun fait sa part, tel des milliards de petits “colibris”, ou encore de mouvements prônants la pratique dite du “pipi sous la douche”, pour éviter la chasse d’eau.

 

Alors oui, que ça nous plaise ou non, l’écologie va devenir un sujet central de notre vie politique et de notre vie tout court pendant ces prochaines années. Et pour parler d’écologie, il va falloir à un moment où un autre s’attaquer à la question du capitalisme même. De facto, se demander si il vaut mieux pisser sous la douche ou arrêter de considérer la nature comme un facteur de production implique que tout le monde sache bien que la pensée capitaliste, et a fortiori libérale, implique une conception de l’écologie, disons, toute particulière. Mais attention, la question ici n’est pas de savoir quelle conception de l’écologie il faut adopter : cela relève du débat d’idée et libre à chacun, moi le premier on va pas se mentir, d’avoir sa position là dessus. Non, ici il est question de se rendre compte que le fait de vivre et d’être informé par un certain modèle de pensée nous empêche de prendre du recul sur celui-ci. Un débat profond sur l’écologie devra passer par une remise en question de nos aprioris à tous, et donc par la même, par une remise en cause de notre modèle économique. Et parce que soigner un arbre c’est aussi soigner les fruits qui poussent dessus, de cette remise en question globale découlera une remise en question des institutions plongées dans ce modèle économique : ici les médias mais de manière générale et presque métaphysique : de Nous.

 

Raphaël Godefroid

 

Liens :

https://twitter.com/franceinter/status/1034380354700935170

https://www.dailymotion.com/video/x6sqrgo

https://www.monde-diplomatique.fr/2010/04/GORZ/19027

https://www.monde-diplomatique.fr/2018/08/MALET/58981

 

Photo : Jean Michel Nossant/SIPA
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