Le puissant Serge Dassault est mort

Le puissant Serge Dassault est mort

93 ans. Quasi une éternité. Le puissant industriel français, père d'un empire immense, allant des avions de chasse à des titres de presse, est décédé dans son bureau du Rond-point des Champs-Elysées aujourd'hui 28 mai, d'une crise cardiaque. Le puissant industriel, qui fut aussi homme politique, suscitait l'admiration autant que le dégoût, mais ne laissait personne indifférent. Bien qu'entaché par de nombreuses enquêtes (notamment politiques), il n'a jamais cessé d'être au travail. Portrait.

À la tête de l'une des plus grandes fortunes du pays, Serge Dassault était l'un des plus éminents représentants du capitalisme familial français. Héritier du groupe d'aviation fondé par son père, Marcel Dassault, Serge Dassault en avait pris la relève en 1987 et orchestré l'un des programmes phares du groupe: le développement de l'aviation d'affaires avec le programme Falcon. Dans le domaine militaire, c'est avec l'avion de chasse Rafale qu'il aura laissé son empreinte.

Un ancien juif reconverti

La vie de Serge Dassault, décédé ce lundi à l'âge de 93 ans, était intimement liée à celle de Marcel, passionné d’aviation, qui fonda en 1929 La société des avions Marcel Bloch. Ce dernier est arrêté avec ses fils (dont Serge Dassault) et sa femme par la Gestapo en 1944, car il refuse d’apporter son savoir-faire aéronautique aux nazis, avant d’être déporté à Buchenwald en 1944. Libéré par les Américains le 23 avril 1945, il décide de changer de nom l’année suivante, passant de Bloch à Dassault. D’origine juive, il convertit sa famille au catholicisme en 1950.

Serge Dassault rejoint l’école polytechnique en 1946. En 1951, il sort diplômé de l’école nationale supérieure de l’aéronautique et de l’espace (SUPAERO) comme son père qui eu son diplôme en 1913. Il commence sa carrière comme ingénieur dans l’entreprise familiale. C’est 11 ans plus tard qu’il présente, lors d’un salon aux Etats-Unis, le premier avion d’affaires « Falcon », en tant que directeur de l’exportation. En 1987, l’avionneur devient PDG du groupe. Il livre le 21 mai 2001 les premiers « Rafale » à la Marine nationale et à l’armée de l’air française. Un avion que l’industriel aura bien du mal à vendre à l’étranger malgré le soutien appuyé des autorités françaises. Finalement, l’Egypte et le Qatar vont mettre fin à cette malédiction en commandant respectivement 24 exemplaires de l’avion de combat en 2015.

Capitaine d'industrie, Serge Dassault était également un homme politique engagé à droite. Conseiller régional d'Île-de-France de 1986 à 1995, il avait ensuite été régulièrement élu maire de Corbeil-Essonnes, ville dont il avait fait son fief électoral, sous la bannière du RPR, puis de l'UMP. Un an après avoir une nouvelle fois remporté le scrutin municipal, en 2008, il avait toutefois vu le Conseil d'État annuler sa réélection. Serge Dassault avait également été élu sénateur, d'abord sous les couleurs de l'UMP, puis sous celles des Républicains. Dans ces fonctions politiques, il avait affronté des démêlés judiciaires. Capitaine d'industrie, homme politique, Serge Dassault était également patron de presse, propriétaire du Figaro.

Dès l'annonce de son décès, les hommages se sont multipliés, à commencer par celui du président de la République. «La France perd un homme qui a consacré sa vie à développer un fleuron de l'industrie», a salué Emmanuel Macron, en soulignant l'«attention extrême» portée «aux choix stratégiques du groupe hérité de son père, lui permettant d'opérer les virages indispensables et de conduire des innovations multiples». Le chef de l'État a également rappelé le souci de Serge Dassault «de donner un espace aux idées libérales» en soutenant «avec ardeur le développement du Figaro». Tous les ans, en début d'année, Serge Dassault y signait une tribune pour livrer sa vision des réformes à mener pour le pays, libéralisation du marché du travail, assouplissement des 35 heures, actionnariat salarié, intéressement ou encore baisse de la fiscalité pour les entreprises et les ménages.

Les réactions politiciennes

Nicolas Sarkozy, ancien président de la République, n’a pas tardé non plus : « Avec la disparition de Serge Dassault, la France perd un très grand industriel, le monde de l’aviation, un pionnier, l’opinion publique un grand patron de presse et moi, plus simplement, un ami. Serge était d’ailleurs plus qu’un chef d’entreprise de dimension mondiale, il était un visionnaire capable d’anticiper le monde à venir sans pour autant perdre le sens du quotidien, de ses beautés comme de ses nécessités (…) C’est le pays tout entier qui voit disparaître un artisan acharné de la grandeur française. »

Son successeur à l'Elysée, François Hollande, s'est exprimé auprès du Figaro, le journal dont Serge Dassault était propriétaire : «Il a été capable de donner à l'industrie française une place éminente. Si on veut garder une image de Serge Dassault, c'est celle de l'abnégation et de la force de conviction (...) Il assurait la propriété du Figaro avec un éditorial par an qui n'était pas en ma faveur mais qui témoignait de ses convictions.»

Gérard Larcher (LR), président du Sénat, a aussi régi au décès de celui qui siégeait à la haute assemblée jusqu’en septembre 2017 : « Au Sénat, dont il fut le doyen, il laissera le souvenir de ses interventions pleines de conviction sur l’emploi, la compétitivité et tout autant sur la participation des salariés aux résultats des entreprises dans laquelle il voyait les fondements d’un renouveau des relations sociales. » (communiqué)

« Un grand capitaine d'industrie »

Laurent Wauquiez, le président de Les Républicains, longtemps parti de Serge Dassault, salut un «grand capitaine d'industrie, à la tête d'entreprises qui font la fierté de notre pays, Serge Dassault était un ardent défenseur du patriotisme industriel. Il était également un homme de convictions: Gaulliste, membre du RPR, puis de l'UMP et des Républicains, il a toujours eu à coeur de défendre nos valeurs dans le cadre des mandats que les électeurs lui ont confiés pendant de très nombreuses années.» (communiqué)

L’ancien Premier ministre Manuel Valls a été un opposant politique de Serge Dassault en Essonne : « Nous nous sommes souvent opposés, parfois avec vigueur, j’ai contesté certaines de ses pratiques, mais nous avons aussi trouvé les chemins ensemble pour faire avancer notre territoire, nos villes et notre hôpital. Personne ne peut être insensible à cette disparition et à l’œuvre qui a été celle de Serge Dassault pour qui j’avais estime et affection. » (communiqué)

Un industriel visionnaire

La France «perd un chef d'entreprise qui a toujours eu à coeur de développer un secteur de pointe, l'aéronautique civil et militaire», «un industriel visionnaire qui a anticipé le virage des nouvelles technologies et saisi l'enjeu de la digitalisation de l'économie», a réagi le ministre de l'économie Bruno Le Maire.

Dans ses derniers vœux, publiés dans Le Figaro du 2 janvier 2018, Serge Dassault se réjouissait des premiers pas d'Emmanuel Macron à l'Élysée. «En sept mois, il faut reconnaître que le nouveau président n'a pas perdu de temps, inscrivant même à son actif des réformes que la France attendait depuis trente ans», écrivait-il. Mais c'est sans doute en Nicolas Sarkozy qu'il avait placé le plus d'espoir lors de son élection en 2007. L'ancien président de la République a lui aussi salué la mémoire de l'homme sans qui «la France perd un très grand industriel ; le monde de l'aviation, un pionnier ; l'opinion publique, un grand patron de presse ; et moi, plus simplement, un ami». Ami, François Hollande ne l'était pas forcément, avec Serge Dassault, qui critiquait sans relâche sa politique. Ce qui n'empêche pas l'ancien président de saluer sa mémoire. «Si on veut garder une image de Serge Dassault, c'est celle de l'abnégation et de la force de conviction, confie François Hollande au Figaro. Il a été capable de donner à l'industrie française une place éminente.» Trois présidents, dont un en exercice, pour honorer la mémoire de Serge Dassault, voilà pour illustrer la place de l'homme dans le paysage industriel, politique et médiatique français.

Un empire avec un talon d'Achille

Derrière l'excellence technologique et l'innovation permanente, la société Dassault est en réalité fragile. En 1986, les ventes militaires reposent essentiellement sur le seul Mirage 2000 et un espoir, le programme Rafale qui n'est pas encore lancé. Il va falloir se battre pour l'imposer et signer des commandes fermes. Heureusement, la société peut compter sur sa deuxième activité, civile, dans l'aviation d'affaires, un marché sur lequel elle s'est lancée dans les années 60 et qui connait un énorme essor.

Entre 1987 et 1989, Serge Dassault engage la société dans une révolution industrielle et restructure. Des sites ferment, des emplois sont supprimés, les salaires sont gelés pendant trois ans tandis que l'entreprise intègre la révolution informatique issue de la CFAO et de CATIA, le logiciel de conception assistée par ordinateur développé par la filiale Dassault Systèmes. Précurseur, l'avionneur investit dans la robotique et les matériaux composites. Cette grande réorganisation permet à l'entreprise d'assainir ses finances, de se solidifier et de disposer d'une base industrielle moderne.Serge Dassault a su aussi préserver l'indépendance de son groupe. Il évite la fusion avec Aerospatiale à la fin des années 90 (sauvé par la dissolution de l'Assemblée nationale le 21 avril 1997) . Au tournant du siècle, atteint par la limite d'âge de 75 ans, il cède la direction de son entreprise, à son homme de confiance, Charles Edelstenne (auquel a succédé Éric Trappier en janvier 2013). Serge Dassault n'était pas resté inactif, bouclant plusieurs opérations d'envergure avec ses équipes. En 2004, il est devenu propriétaire du Figaro, le premier quotidien français, entrant dans le club des industriels-patrons de presse aux côtés de François Pinault (Le Point), Bernard Arnault (Les Échos), Arnaud Lagardère (Europe1, Paris Match, Le Journal du dimanche) ou encore Vincent Bolloré (Direct 8, Canal Plus). Et, en 2009, il est devenu l'actionnaire de référence (26%) de Thales aux côtés de l'État.

Un géant aux pieds pas toujours propres, critiqué par des milliers de citoyens français à cause du fait qu'il aurait trempé dans des scandales politiques et militaires, s'est donc éteint en ce lundi parisien pluvieux. Un hommage lui sera rendu, car c'est bien là le lot des puissants : tout le monde meurt, mais certains s'en vont secrètement et d'autres, publiquement.