Notre-Dame d'Histoire

Notre-Dame d'Histoire
Notre-Dame d'Histoire

C'était il y a un an. Le 15 avril 2019, à 18h50, une série de tweets alarme les rédactions : un incendie serait en cours à Notre-Dame de Paris. Les premières vidéos sèment la panique : de la fumée s'échappe des toits du grand monument parisien. Rétrospective d'une soirée pas comme les autres.

À 18h23, une alarme incendie retentit dans la Cathédrale Notre-Dame. Néanmoins, personne ne s'affole : les fausses alertes ne sont pas rares. André Finot, conseiller de communication du monument, se rend à l'intérieur pour aider à l'évacuation des touristes présents à cette heure de grande fréquentation, et des fidèles présents pour la célèbre messe du Lundi Saint, qui venait de débuter sous l'office du Père Caveau. Ce dernier ne sort même pas. Après une dizaine de minutes d'attente sur le parvis de Notre-Dame, les fonctionnaires de police invitent les fidèles à rentrer à l'intérieur de la cathédrale. Après une reprise de la messe dans l'obscurité, l'électricité étant coupée, c'est vers 18h42 qu'une femme crie "Faut sortir ! Faut sortir !". Les fidèles sortent précipitamment sur le parvis. André Finot, lui, se doute que quelque chose se trame. Vers 18h46, il aperçoit de la fumée grise qui sort d'entre les deux tours de la cathédrale. Il contourne alors le bâtiment, et voit finalement une fumée venir de la flèche. Il comprend de suite qu'un événement dramatique se joue devant ses yeux. Il reçoit alors une photo qui confirme ses dires : venue d'un agent de sécurité, elle démontre la violence de l'incendie : de hautes flammes ont pris place dans "la forêt", soit la charpente de la cathédrale.

Avec plus de cent mètres de longueur, treize mètres de largeur dans la nef, quarante dans le transept, et dix de hauteur, la "forêt" est le lieu le plus important du monument francilien. Si à 18h18, un agent a remarqué un message de sécurité sur son écran d'accueil "comble nef - sacristie", il envoie un agent relais pour effectuer une levée de doute. Pour lui, il n'y a aucun incendie. À 18h23, l'alarme se déclenche automatiquement, l'évacuation se passe en sécurité. Mais les deux agents ne comprennent pas le pourquoi du comment et ce qui se déroule : durant dix-huit minutes, ils essayent de découvrir ce qu'il se passe avec la cathédrale. Le responsable se rend enfin compte de la situation : à 18h45, l'agent relais monte sur les lieux, sous la charpente de la nef. Il découvre alors les flammes, et alerte la sécurité. À 19h05, les premiers pompiers arrivent : le feu, attisé par les vents venant de l'est, perce déjà la charpente et dévore les 210 tonnes de plomb de la toiture.

Les badauds s'arrêtent alors sur les quais de Seine, médusés par une scène chaotique. La cathédrale Notre-Dame de Paris est en feu. Un monument Français est en train de disparaître sous les yeux des passants. Paris est atteint en plein cœur. Le camion des pompiers doit fendre la foule, les touristes stoppent leur balade, et de nombreuses voitures s'arrêtent pour comprendre ce qui se joue devant leurs yeux. Tout le monde s'arrête, le temps se fige, les appareils multimédias sont de sortie pour prendre des photos de cet événement. La caporale-cheffe Myriam Chudzinski décrit les lieux du drame tel un enfer. Un enfer sur terre. Pour elle, la toiture "était totalement ravagée par les flammes", et le temps de mettre en place la lance à eau, l'incendie avait gagné plusieurs mètres. Les pompiers ne pouvaient que reculer pour affronter l'horreur. Du côté du Chef de l'Etat, ses proches s'activent pour peaufiner le discours qu'il devait enregistrer et qui devait être diffusé le soir-même à vingt heures. Mais face à la situation, plus rien n'est sûr, et, sur les coups de 19h44, l'information tombe, il n'y aura pas d'allocution ce lundi soir.

Les pompiers s'activent pour combattre les flammes. S'activent pour sauver ce qui peut être sauvé. S'activent pour conserver un monument en péril. Myriam Chudzinski, elle, ne voit pas ce qui se joue devant les spectateurs, étant prise dans l'engrenage d'une longue lutte et arc-boutée sur les lances d'eau. Sans la vue sur l'ensemble du toit, la caporale-cheffe ne voit pas la flèche s'effondrer. Le public, les touristes, les spectateurs, les téléspectateurs du monde entier, oui. Une onomatopée sera revenue dans la bouche de toute personne visionnant la scène : un "oh" de tristesse, de déchirement. Un "oh" qui décrit aussi bien l'horreur de la scène, mais surtout l'événement qui se joue en ce soir d'avril. Le monument qui aura résisté à la Révolution Française en 1789, aux deux Guerres Mondiales de 1914 et 1939, qui avait accueilli tant de grands événements, était en train de se détruire sous nos yeux, sous les yeux éberlués des passants. Ce monument qui aura accueilli des centaines d'artistes pour ses beffrois et ses gargouilles, de Picasso à Matisse, en passant par Chagall. Ce monument qui aura été le cœur de l'intrigue entre Quasimodo et Esmeralda de Victor Hugo, retranscrite et déclinée dans de nombreux films, dessins animés, comédies musicales. Cet édifice qui aura finalement fait le Tour du Monde tout en restant le "point kilométrique zéro" des routes de la France. Notre-Dame de Paris brûle, et nous ne pouvons pas regarder ailleurs.

Les pompiers dans l'édifice, eux, ont ordre de se replier. Des renforts sont appelés de toute la région parisienne : plus de six-cent pompiers seront sur les fronts d'un contre-la-montre digne d'un film hitchcockien. Le Général Gallet, chef de la Brigade des Sapeurs-Pompiers de Paris, expose sa stratégie au Président Macron, qui vient d'arriver sur place : la toiture étant perdue, il faut enrayer la propagation de l'incendie qui lèche le beffroi nord, où huit cloches pesant entre 780 kilogrammes et 4 tonnes sont présentes. Au Sud, deux bourdons qui pèsent près de 13 tonnes sont également là. L'équation est simple : si les poutres et les madriers cèdent avec les flammes, ils emporteront dans leur chute les cloches, qui elles-mêmes dévoreraient la voûte. Pour le général Gallet, ce n'est pas le toit qui est à sauver, mais bien la cathédrale. Si sa stratégie ne sauve pas la cathédrale, ce sera la fin de Notre-Dame, et surtout le point d'orgue d'une catastrophe qui aurait fait des victimes.

C'est alors que débute le fil rouge de la soirée des pompiers : la plus grande bataille de leur vie, celle pour sauver les beffrois, est lancée sur les coups de vingt heures. Une vingtaine de pompiers retourne à l'intérieur de Notre-Dame, dans la Tour Nord, afin d'éteindre les feux touchant la charpente, arroser préventivement les lieux qui ne brûlent pas, et enfin former un rideau d'eau entre le feu de la toiture, et donc le beffroi nord. D'autres pompiers sont en repli, afin d'appuyer leurs collègues. Mais leurs lances d'eau semblent être "David contre Goliath" comme le décrira Monseigneur Marsset, arrivé sur place quelques heures auparavant, en larmes. Mais hormis le monument en péril, de précieux patrimoines culturels sont en danger : l'arrière du bâtiment abrite le "Trésor", avec de nombreux objets d'art, et des centaines des plus importantes reliques du catholicisme, dont la Sainte Couronne d'Épines, qu'aurait transportée le Christ lors de la crucifixion. Alertée vers 19h30, Anne Hidalgo, maire de Paris, mobilise alors des dizaines de personnes pour une opération exceptionnelle. Une trentaine de pompiers, conservateurs du Louvre et agents de Paris sont réunis autour du sacristie, pour réaliser une grande et brillante chaîne humaine pour que toutes les oeuvres puissent sortir, à l'aide de trois camions déployés par la mairie de Paris. Cette chaîne humaine n'avait qu'un objectif : sauver le patrimoine, sauver ces oeuvres, coûte que coûte. Si fauteuils, candélabres, reliquaires, sont transmis de mains en mains entre les protagonistes jusqu'aux camions affrétés, les œuvres les plus importantes, comme la Sainte-Couronne et la Tunique de Saint-Louis, sont conservées précieusement dans les bras des experts, comme si elles faisaient parties de leur famille, finalement. Celles-ci seront mises à l'abri dans un coffre-fort.

À vingt-trois heures, l'opération s'achève avec une déclaration tant attendue du genéral Gallet, signifiant que toute la structure de Notre-Dame de Paris était sauvée et préservée. Les prières des badauds et des fidèles étaient exaucées. Il aura fallu près de neuf heures de lutte et une longue attente pour que la bonne nouvelle sonne enfin dans la terrible nuit du 15 avril 2019. À 3h30, bien que pas totalement éteint, le feu est "totalement maîtrisé" par les pompiers. La cathédrale Notre-Dame de Paris est sauvée. Même si l'enfer est descendu sur Terre, en plein cœur de Paris, les pompiers auront donné corps et âmes pour sauver un monument en péril. Pour sauver la cathédrale la plus connue au monde. Victor Hugo avait "comme pressenti" l'incendie de Notre-Dame de Paris, dans son œuvre éponyme :

"Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure."

Mais si pour Victor Hugo, toute la cathédrale allait être brûlée vive, les pompiers n'avaient pas dit leur dernier mot. Pour le meilleur et pour le pire, la cathédrale Notre-Dame de Paris est sauvée. Comme un symbole dans les phares de la nuit, elle restera debout encore de longs siècles, espérons-le. La cathédrale Notre-Dame de Paris n'a jamais été aussi belle : avec ce drame, elle aura uni toute une population autour d'elle. Elle aura uni la France entière vers un objectif précis : pérenniser le patrimoine français. Car la France est faite d'Histoire, et Notre-Dame de Paris est la pièce majeure de son Histoire.