Les chiffres économiques chinois, entre mirage et réalité

Les chiffres économiques chinois, entre mirage et réalité

Selon le think tank américain Brookings, la croissance réelle serait inférieure de deux points aux statistiques officielles. De plus, les exportations chinoises ont connu leur plus net recul en trois ans en février et les importations ont chuté pour un troisième mois consécutif, suggérant que le ralentissement de l'économie chinoise va se poursuivre malgré une série de mesures de soutien prises par Pékin. Simple ralentissement d'une croissance hors-normes ou bien dérives d'un système économique basé sur un mirage ? Dans le kriegspiel dualiste Etats-Unis vs. Chine, ces informations révèlent une stratégie économique mais montrent aussi les failles de l'empire du Milieu. Décryptage.

Investisseurs et partenaires commerciaux de la Chine observent avec attention l'impact d'une série de mesures de soutien à l'économie engagées par le gouvernement chinois l'année dernière face au plus important ralentissement de la croissance en près de 30 ans. Les exportations chinoises ont chuté de 20,7% sur un an en février, montrent les statistiques officielles publiées vendredi, soit leur plus fort déclin depuis février 2016.

Pendant ce temps, on apprend que le PIB chinois serait 12 % moins élevé que le chiffre officiel. C'est le fruit d'une recherche effectuée par l'institut Brookings, prestigieux think tank ayant fourni de nombreuses responsables à l'État et à l'administration américaine. Pour l'institut, la croissance aurait été surévaluée, au moins sur la période 2008-2016, de deux points annuels. L'étude, réalisée par deux professeurs d'économie et deux doctorants des universités de Chicago et de Hong-Kong, a été publiée hier jeudi. En plus de la croissance, le taux d'investissement et le taux d'épargne pour 2016 seraient également inférieurs, de 7 points.

Les gouvernements locaux gonflent leurs résultats

Pourquoi de telles différences? Pour Brookings, le problème vient de la concurrence politique entre gouverneurs de province, ces derniers ayant tendance à gonfler leurs chiffres pour répondre aux objectifs fixés par l'autorité centrale. Et le phénomène se serait amplifié dans les années 1990.

Les chercheurs expliquent avoir rapidement identifié que la somme des PIB locaux dépasse régulièrement le PIB national. L'institut Brookings a aussi comparé les sommes des chiffres de consommation, d'investissement et d'export au niveau local avec les chiffres au niveau national: si l'écart en matière de consommation n'était pas significatif, les statistiques d'investissement et d'export était largement différentes.

Conséquence, le bureau national de statistiques chinois à Pékin éprouve de grandes difficultés à ajuster les chiffres, et à évaluer correctement le PIB. Déjà en janvier, on éprouvait de nombreux doutes sur le chiffre "officiel" d'une croissance supérieure à 6,5 %, même dans les cercles les plus officiels de l'empire du Milieu. De quoi semer le trouble et nourrir les scénarios les plus alarmistes. En 2018, la croissance du PIB chinois aurait été de 1,67 %, très très loin de l'objectif de 6,5 % affiché par le régime, a lancé Xiang Songzuo, chercheur à l'université Renmin, dans un discours prononcé le 16 décembre. L'expert affirme que cette statistique explosive fait partie d'un rapport confidentiel établi par une équipe d'un «institut» officiel renommé, qui prédit un avenir sombre pour la deuxième économie mondiale si elle n'entame pas des réformes structurelles rapidement.

Le chiffre controversé, si loin des prévisions du régime comme du FMI, qui attend 6,2 % de croissance en Chine en 2019, relance le débat récurrent sur la fiabilité des statistiques gouvernementales. « On ne peut pas faire confiance aux statistiques officielles. Il n'existe pas de chiffres fiables », affirme Xie Guozhong, économiste indépendant basé à Shanghaï.

Par exemple, un des indicateurs les plus fiables et qui est scruté avec attention est la production des centrales électriques ; c'est un indice permettant d'évaluer la vigueur de l'« usine du monde ». Mais les dépenses des ménages prennent une importance croissante à mesure que la consommation prend le relais des exportations. « Pour saisir l'ampleur du ralentissement, il faut regarder les chiffres de l'immobilier et de la voiture, qui représentent respectivement 13 % et 7 % du PIB. En 2018, ces deux chiffres ont glissé », analyse Xie.

Pour revenir à l'étude de Brookings, « le bureau des statistiques a beaucoup travaillé pour remettre à plat les chiffres », explique Michael Zheng Song, coauteur du papier, auprès du Financial Times (FT). L'institut Brookings et le bureau ont d'ailleurs collaboré, ce dernier ayant exprimé sa satisfaction, selon Zheng Song.

De nouveaux indicateurs sont récemment apparus pour évaluer la bonne gestion des provinces, mais ils ne font pas tout : «des facteurs comme la pollution sont devenus bien plus importants pour évaluer les responsables locaux, le poids du Produit intérieur brut a donc baissé dans la note finale. Mais il reste important: s'ils disent [qu'il faut atteindre] 6 à 6,5% de croissance, vous devez toujours vous y tenir», relève auprès du FT Chen Long, économiste dans l'agence de recherche Gavekal Dragonomics.

Dans un contexte de guerre commerciale entre Washington et Pékin, Donald Trump a déclaré mercredi que les négociations entre les États-Unis et la Chine progressaient. Il a ajouté que les deux plus grandes puissances économiques mondiales pourraient parvenir à un «bon accord», mais tout aussi bien ne pas conclure d'accord du tout. Le président américain a repoussé le relèvement des droits de douane sur 200 milliards de dollars de produits chinois importés, initialement prévu au 1er mars, du fait de l'avancée dans les pourparlers entre négociateurs américains et chinois. Toutefois les taxes douanières préalablement instaurées par Washington et Pékin sont restées en vigueur, Donald Trump disant vouloir réduire le déficit commercial des États-Unis avec la Chine. D'après les données des douanes chinoises publiées vendredi, l'excédent commercial de la Chine avec les États-Unis s'est réduit en février, s'établissant à 14,7 milliards de dollars (13,1 milliards d'euros) après s'être élevé à 27,3 milliards de dollars en janvier.

Cependant, le vendredi 8 mars, le président américain a encore fait des siennes : Donald Trump a brandi aujourd'hui la menace de ne pas signer d'accord commercial avec la Chine si les deux pays ne parvenaient pas à élaborer un bon texte réglant leurs différends.

"Je suis confiant mais si ce n'est pas un bon accord, je ne signerai pas d'accord", a-t-il déclaré à des journalistes avant de s'envoler pour l'Alabama pour rendre visite aux victimes des tornades.

Malgré les vrais mauvais résultats, l'empire du Milieu essaie de faire bonne figure : ainsi, un projet de loi très attendu, destiné à garantir un traitement équitable aux investissements étrangers, a été présenté vendredi au Parlement chinois à l'heure où Pékin s'efforce de trouver un compromis commercial avec Washington. Le texte a été soumis aux membres de l'Assemblée nationale du Peuple (ANP), chambre d'enregistrement législative du régime communiste, et devrait être formellement approuvé le 15 mars, au dernier jour de leur session annuelle.

Cette loi dispose « clairement que l'Etat protège les droits de propriété intellectuelle des investisseurs étrangers et des entreprises à capitaux étrangers », a indiqué Ning Jizhe, vice-président de la puissante agence de planification chinoise (NDRC). De même, elle «interdira le recours à des moyens administratifs pour forcer les firmes étrangères à transférer des technologies» à des partenaires chinois, a-t-il ajouté devant la presse. Le texte, déposé fin 2018, bannira aussi l'« interférence illégale du gouvernement » dans les firmes étrangères.

Toujours dans ce contexte - et c'est sans doute l'une des informations les plus marquantes - les analystes économiques cités par Reuters anticipaient un recul nettement moins important (-4,8%) après une progression de 9,1% en janvier. Les importations chinoises ont elles aussi ralenti, à 5,2% en rythme annuel, alors que le consensus ressortait à -1,4% après un recul de 1,5% en janvier. Selon des analystes, les statistiques des deux premiers mois de l'année doivent être lues avec prudence du fait des distorsions provoquées par les festivités du nouvel an lunaire. Mais de nombreux observateurs anticipaient un ralentissement de l'économie chinoise sous l'effet d'un ralentissement des nouvelles commandes dans ce contexte tendu de guerre commerciale entre Pékin et Washington.

Si même le pays n'a plus confiance dans ses propres chiffres, quelle stratégie doit adopter l'empire du Milieu ? Surtout lorsque l'on voit les élucubrations, les menaces et les tensions avec Donald Trump - le fil de stabilité économique semble de plus en plus fin. Et cela n'était certainement pas voulu par ce pays qui souhaite devenir la première puissance mondiale.