Procès pour meurtre : le récit d'une journée à la Cour d'Assises de Metz

Procès pour meurtre : le récit d'une journée à la Cour d'Assises de Metz

Le réveil fut matinal mais se fit sous le beau soleil allemand de Sarrebruck, située à quelques encablures de la frontière avec le France. Nous étions trois à partir ce jour-là afin d'assister, en tant qu'étudiants en droit franco-allemand, à notre premier procès. Après avoir pris le Flixbus – moderne et confortable au demeurant –, nous arrivâmes à Metz vers 8h45. Le procès était censé débuter à 9h00 et nous nous présentâmes à l'accueil de la Cour d'Assises de Metz vers 9h05.

J'avais choisi ce jour et ce procès car le cas m'intéressait : un dénomme Christian Hurgargowitch était accusé de meurtre et de violences aggravées entraînant un ITT n'excédant pas 8 jours. Nous n'en savions pas plus au moment de rentrer dans la salle 23 de l'aile B de la Cour. Entrée qui fut d'ailleurs retardée du fait de la présence d'une classe de seconde d'un lycée public de Metz. La salle étant trop petite, nous n'avions pas de place assise le temps de la récusation des jurés (sur une vingtaine, 7 furent sélectionnés).

Le procès débute alors. Tout d'abord, les témoins sont appelés un par un pour vérifier leur présence, puis ils sont congédiés de la salle avec l'interdiction de parler du procès et de leurs versions entre eux. Les parties civiles se constituent et les avocats prennent la parole. L'ambiance, dans la salle au parquet grinçant et aux vieux bancs de bois, est assez sombre. On juge quand même un criminel, un tueur, et les parties civiles (elles sont nombreuses étant donné que Michel Martin, la victime, avait deux parents biologiques et deux parents adoptifs, plus ses sœurs et son ancienne copine, avec sa mère). La juge continue par un récapitulatif des faits. Je vais vous les exposer succinctement, objectivement.

Nous sommes alors le 21 juillet 2016, il est trois heures du matin, dans la ville de Sarrebourg. Christian Hurgargowitch, né le 16 décembre 1980 d'une mère au foyer et d'un père charpentier, à Sarrebourg, rentre d'une veillée funéraire avec sa camionnette. Il est fortement alcoolisé : il a consommé du cannabis ce soir-là, a pris des anti-dépresseurs et a bu une quinzaine de bières de 75cl et même du Schnaps. Dans sa rue, devant son immeuble, il voit une Huyndai grise coupé qu'il n'a jamais vue. Il considère qu'elle est mal garée et commence à invectiver deux personnes accoudées à leur balcon, Michel et Wilfried, 26 ans tous les deux, soldats de l'armée française. Ils fêtent le diplôme d'éducateur sportif de Wilfried. Ils ont tous les deux connu l'horreur en Afghanistan et en Irak. Ils répondent d'un ton calme à Christian, qui ne démord pas de sa position et qui commence à marteler la voiture de Michel à coups de pieds et de poings, occassionnant des dégâts (constatés par l'enquêteur de police) sur le pare-choc et le capot. Les deux amis décident de descendre (ils sont au premier étage) afin d'empêcher Christian d'abîmer – voire de détruire – complètement l'auto de Michel. Christian en profite pour aller chercher un club de golf dans sa camionnette garée en amont. Le ton monte entre les trois hommes et Christian commence à frapper les deux amis avec son arme. Wilfried le maintient tant bien que mal, mais le père de Christian et l'un des quatre enfants de Christian, Christian junior, descendent à leur tour et viennent prêter main-forte à l'accusé. Une véritable rixe s'engage, il est aux alentours de 3h10 du
matin. Vers 3h15, Michel est coursé par Christian pendant que les deux autres membres de la famille H frappent le pauvre Wilfried, qui ne peut rien faire. Michel est violemment projeté contre une porte de garage, à tel point « qu'il fait un vol plané avant de s'écraser au sol », selon le récit d'une voisine qui, de sa fenêtre en face, a tout vu ce soir là, réveillée par les cris dans la rue. Christian, qui a déjà administré 5 coups de club à Michel, continue de le frapper alors que la victime est au sol, inanimée. Le club de golf, brisé en deux, perfore le thorax de Michel Martin, 26 ans, provoquant une hémorragie interne qui induit la mort de la victime. Michel Martin présente 11 plaies dont 3 béantes et il a été montré par l'enquête que le coup fatal a bien été donné par Christian H uniquement. Les policiers puis les pompiers, arrivés sur place suite à l'appel de Pamela, la femme de Christian, n'arriveront pas à secourir le jeune homme, qui décèdera quelques minutes plus tard, vers 3h20. Christian, rentré chez lui pour prendre une douche, sera interpellé par une brigade de la police nationale à 3h56 dans les parties communes de son immeuble. Wilfried, le meilleur ami de Michel, est également interpellé et placé en garde-à-vue par les policiers. La rixe a donc impliqué cinq personnes, et l'une d'entre elles est morte... pour un placement de véhicule.

Une fois ces faits glaçants rappelés par la Juge, un silence pesant s'abattit sur la salle. Une des avocates des parties civiles prend la parole. L'avocate de la défense, plutôt agée comparé aux autres magistrats, se tait. Elle sera par la suite très offensive, assez agressive mais aura la
meilleure plaidoirie, le meileur ton. Elle est engagée. Son client a certes reconnu les faits mais il encourt 30 ans de réclusion criminelle : son but est d'alléger au maximum sa peine.
L'enquêteur de personnalité rentre en scène. Il parle d'une voix douce mais mal assurée, consulte fébrilement son dossier de notes, expose les faits. A chaque passage de témoin, la juge leur fait prêter serment : ils doivent se présenter puis jurer en levant la main droite qu'ils diront « la vérité, rien que le vérité » sans aucune crainte ou haine. Ils doivent aussi assurer qu'ils n'ont pas de lien avec l'accusé et qu'ils ne travaillent pas pour les parties civiles.
La psychiatre entre ensuite dans la salle. Elle a une démarche bien plus claire, précise, et son discours est très intéressant. Elle assure que l'accusé a été calme, n'a pas montré de signe d'irritabilité et a été patient lors de tous les tests. Elle prononcera cette phrase emblématique que j'aurais pu choisir comme titre : « L'alcool ne modifie pas les comportements, il les révèle ». En effet, un des enjeux des témoignages et des questions des différents magistrats était de déterminer si le meurtre était prémédité, et également si Christian H avait agi de sang froid ou alors si c'est sous l'impulsion du tryptique drogue-alcool-médicaments qu'il avait pu ôter une vie humaine d'une manière si sauvage. Au début du procès, il a bien été rappelé que les coups avaient été volontaires et que l'intention de donner la mort était validée. La psychiatre poursuit donc son énoncé : Christian est d'une intelligence « faible », et par ailleurs il s'exprime mal en français (il aura tout au long de la journée l'occasion de s'exprimer plusieurs fois, mais il buggera sur certains mots simples comme « copropriété » et ne comprendra pas le sens du mot « systématique » lorsque la juge lui demandera si cette violence était, chez lui, systématique sous l'emprise de l'acool). La psychiatre affirme posément que Christian ne souffre pas de troubles psychopathiques, mais il me semble important de préciser que la violence avec laquelle cet homme s'est acharné sur un voisin qu'il ne connaissait pas démontre que l'accusé souffre de troubles psycho-pathologiques. Par ailleurs, nous apprendrons un élément important qui jouera certainement en sa faveur : Christian souffrait d'une dépression depuis 2004. Il a été poignardé et attaqué au marteau par son oncle Joseph suite à une violente dispute familiale. Depuis, il cherchait à se vider dans l'alcool, et seule sa femme arrivait à le calmer et le raisonner en l'envoyant au lit. Il est environ 11h30 quand la juge principale décide de faire une longue suspension d'audience – nous reprendrons à 14h00 avec l'audition de l'enquêteur de police. Nous allons donc manger dans un parc attenant à la Cour et nous discutons ensemble du verdict potentiel, de l'accusé, du déroulé des faits, du fait que nous sommes « contents » d'assister à un procès et de voir comment il se déroule, avec ce paradoxe qui revient dans nos discussions : ce n'est pas une pièce de théâtre. Nous parlons ici d'un homme qui est mort à 26 ans, et d'un autre, père de 4 enfants, qui à cause d'une consommation excessive d'alcool a gâché sa vie et surtout celle des autres. Pour les parties civiles, c'est la première fois qu'elles se retrouvent confrontées au criminel. Elles sont assises en face. Christian est dans un box en verre, les parties civiles en face de lui, la juge et ses jurés sur leur droite et leur public – dont nous – à leur gauche, c'est-à-dire en face de la juge, des jurés, de l'huissier et de la greffière. L'émotion, quand nous sortons, est palpable. Nous revenons vers 13h45, les portes sont encore fermées, et nous avons la chance de rencontrer et de dialoguer avec certaines parties civiles, dont la mère d'une des copines de Martin lorsqu'il était en vie (elle l'a quitté quelques mois seulement avant le drame). Très affectée mais aussi très digne, la mère est confrontée pour la première fois au meurtrier d'un homme qu'elle a vu à de nombreuses reprises chez elle pendant un an, durée de la relation entre sa fille et Michel. Elle m'explique que la seule chose qu'elle attend de ce procès, deux ans après les faits, c'est « des réponses à nos questions ». Elle, ainsi que tous les autres proches des victimes, souhaite

comprendre « pourquoi » ce drame a pu avoir lieu, et aimerait voir Christian « puni sévèrement pour ce qu'il a fait ». Elle est en colère, et ça se voit – ça se comprend. A 2h45 du matin, Michel et Wilfried fêtaient tranquillement le diplôme de Wilfried. Ils avaient leurs soucis, leurs joies et leurs peines, mais ils étaient heureux. Ils étaient meilleurs amis, leur amitié s'était renforcée au fil de leur aventure commune en Afghanistan, et à cette heure avancée de la nuit, ils avaient sans doute l'esprit léger, festif, pensant juste à leur journée du lendemain qui s'annonçait. Il faisait doux, en cette nuit du 21 juillet 2016. A 3h, la dispute commençait, d'abord orale, puis de plus en plus agressive. Michel pensait descendre du balcon avec Wilfried uniquement pour protéger son automobile, dont il était fier.

Il n'en est jamais revenu vivant. A 3h20, il était mort. Parti. Pour toujours.

C'est, je pense, ce qui a le plus marqué durant cette journée. Tout cela était réel. Et Christian n'en était pas à son premier coup d'essai. Lorsque l'avocate générale a, au grand dam de l'avocate de la défense, évoqué le casier judiciaire du mis en cause, la salle a retenu son souffle. 11  condamnations, dont 2 pour tentatives de meurtre, 2 pour vols avec effraction... entre 2007 et 2014. Pour sa tentative de meutre, Christian H n'a obtenu qu'une peine d'un mois de prison commuée en travaux d'intérêt généraux. Stupeur dans la salle à cette annonce. Les regards se croisent, interloqués. Cet homme, dépressif, alccolique, addict aux drogues et aux tempérament violents, n'a jamais été en prison pour tout le mal qu'il a fait. Pourtant, sa violence, il l'exprimait souvent contre ses voisins. Ainsi en ce beau jour de 2014 où Christian, mécontent de voir qu'une voisine prenait la moitié de la cour commune, a brisé la table de la voisine sous l'effet de la colère à l'aide d'un hachoir de boucher (!), puis a frappé ladite voisine avec une chaîne... La seule chose qu'il dira pour sa défense, c'est que le hachoir de boucher lui servait à couper son petit bois. Rires gênés dans la salle. Le portrait dressé par l'enquêteur de personnalité, la psychiatre, la juge, les avocats, montrent bien dans quel état de dépravation se trouvait cet homme au moment des faits. Depuis, il consulte une psychologue dans sa prison, avec qui il parle beaucoup de ses conditions de détention. Christian sort rarement, fume beaucoup, passe son temps à nettoyer sa cellule - « je suis un maniaque de la propreté », dira-t-il. Il confie dans une lettre qu'il « prie pour la victime, pour le blessé », mais la psychiatre note bien que le meurtrier n'éprouve aucun sentiment de culpabilité. Il n'a jamais émis le moindre remord, ne s'est jamais excusé. A la barre, hésitant dans son micro, derrière cette vitre de verre qui nous sépare de son monde à lui, il confie qu'il aimerait « plus parler de ses problème d'alcool » avec la psy de la prison. Basané, mesurant 1m82, pesant 90 kilos, Christian, avec sa coupe de cheveux nickel et sa chemise, n'a pas la tête d'un dangereux criminel. En le croisant dans la rue, personne n'aurait pu penser que ce « bon père de famille » (il a quatre enfants) eût été capable de tuer volontairement un homme de dix ans de moins que lui en le frappant plusieurs fois au sol, alors que sa victime était déjà inanimée. Sa femme, il l'a rencontrée quand il avait 15 ans et il s'est marié avec elle à 18 ans (elle en avait 15). Ils ont eu leur premier enfant – un garçon – en 1998 et en ont eu trois autres depuis. Le deuxième enfant, Christian junior, 14 ans, est l'un des participants à la rixe mortelle – il a écopé d'un an de réclusion pour complicité. Le père de Christian, également impliqué dans la rixe mortelle, n'a quant à lui jamais été condamné.

Après une première suspension d'audience de vingt minutes, où nous avons eu le droit à quelques explications sur le tribunal de Metz de la part du guide qui était normalement là pour la classe de seconde, le procès durera jusqu'à 11h30. La juge principale décide de suspendre l'audience du matin et de reprendre à 14h00. Après avoir mangé – et tourné une vidéo-témoignagne avec des étudiants en service civique – nous décidons de déambuler dans le centre-ville, le temps s'y prêtant. Nous évoquons bien entendu le procès, les faits, tout ce que nous venons de vivre. Pour nous, Christian ne doit pas écoper de la peine maximale prévue pour son cas (30 ans de prison) à cause de son passé, de son histoire, de ses antécédents, du fait qu'il
ne s'agissait pas d'un assassinat prémédité mais de violences volontaires qui ont entraîné la mort.  La limite est vraiment fine : a-t-il eu une volonté réelle d'en finir avec ce voisin, ou bien n'a t-il pas réussi à se contrôler dans sa violence – à cause du trio alcool/drogue/médicaments ? Là-dessus, l'enquêteur de police sera formel : au vu de l'acharnement avec le club de golf sur un homme inanimé et au sol, il y a une volonté de donner la mort. Volonté que n'a pas confirmé la psychologue, qui, le matin, a évoqué l'absence de troubles psychopathiques de son patient et le fait que Christian, malgré son impulsivité et sa violence sous l'effet de l'éthanol, n'a jamais manifesté l'envie d'ôter la vie à un autre être humain. Cependant, ayant reconnu les faits et plaidé coupable, nous savons que Christian finira en prison à la fin de ce procès, mais nous cherchons à « deviner » le nombre d'années – en tant que jurés, nous l'aurions condamné à 20 ans de réclusion.

Retour au tribunal après quelques péripéties de l'une d'entre nous. La classe est toujours là, nous rencontrons devant la porte de la salle des parties civiles ébranlées, dont la mère de la copine de Michel. Une grande femme brune, avenante, le ton posé, le regard décidé, remplie de frustration, de colère, d'incompréhension. Sa souffrance est palpable. Elle cherche manifestement à recevoir des réponses à ses questions. Sa souffrance ne nous laisse pas indifférents ; remplis de compassion, nous ne savons malheureusement pas comment agir. Nous sommes venus ici en tant que visiteurs, étudiants en droit étrangers, et nous en repartons avec un fardeau sur le cœur.
Nous sommes rentrés dans l'intimité d'une histoire tragique, d'un drame qui s'est réellement passé, avec deux familles déchirées, qui, à cause de l'alcool, ont tout perdu ce soir-là. Il suffit d'un peu pour que tout bascule... Comme cette dame nous dira, « des fois, je souhaite que Michel ne soit jamais descendu défendre sa voiture contre ce monstre. Mais (...) en même temps, qui ne l'aurait pas fait ? Mourir pour une chose aussi futile... ». Le dégoût nous envahit, et nous pensons en nous-mêmes qu'il doit être très difficile, en tant que juge ou juré, de ne pas laisser ses sentiments, son empathie prendre le dessus. Oui, on juge ici un homme, et les jurés détermineront où cet homme dormira pendant ses futures années. Mais en même temps, nous sommes ici pour que justice soit rendue à une famille ébranlée par la perte d'un être cher. Nous trouvons les parties civiles très dignes. La haine ne se fait pas sentir, mais l'émotion se dessine dans la pièce. La juge semble remplie d'humanité : elle essaie vraiment de comprendre ce qui a pu se passer pour en arriver à un dénouement aussi dramatique. Comment un homme a t-il pu décider de la vie d'un autre, en ce soir de juillet 2016, alors que rien ne laisser présager un tel crime ? Comment cette barbarie, cet acharnement, a t'il pu avoir lieu dans cette petite ville de Sarrebourg, au quotidien si tranquille ? Difficile de ne pas laisser les sentiments – haine, tristesse, colère, empathie pour la famille et les proches de Michel – prendre le dessus. Comment gérer sa frustration, sa colère ? Comment donner des réponses aux proches ? Comment essayer de rétablir justice, de réparer le préjudice commis ? Rien ne ramènera Michel. Dans cette pièce en parquet et aux bancs de bois, haute de quatre mètres au moins, pas très large mais très longue, se joue un drame dont le dénouement est irréversible. La mort a déjà frappé, rien ne permet de revenir en arrière. Et cet homme, qui se tient mal assis, la tête penchée, qui n'exprime aucun pardon, aucun regret pour ce geste fatal, qui incarne en quelque sorte cet anti-héros auquel personne ne veut s'identifier mais qui est tout de même la figure centrale de cette pièce réelle, cet homme là, analysé par les témoins, la Cour, dans ses moindres détails, cet homme-là, dont nous connaissons sa vie intimement, cet homme-là, assis, coupable, meurtrier, qui a déjà basculé, cet homme qui nous fait pitié, cet homme-là qui, assis sur notre gauche dans son box de verre, entouré de deux officiers de police, est responsable de tout ce qui se passe dans cette scène – et qui nous emmène, bon gré mal gré, au rythme de ces dernières heures du 21 juillet 2016, à un tempo de plus en plus rapide, vers la fin. Sa fin. La nôtre, de fin, arrive au moment de reprendre le Flixbus, vers 17h. La sienne, arrivera le mardi soir, lors du verdict énoncé par la Juge. Celle des proches, elle, semble s'achever. Deux ans d'enquête et de procédure pour aboutir à ce procès, acte ultime d'une pièce de théâtre au réalisme glaçant, scène finale qui, formellement, calmement, essaie d'apporter une reconnaissance des actes commis à la famille, aux amis, aux proches. La figure centrale du procès, c'est Christian, mais celle de la pièce, c'est bel et bien Michel. Cet acte final, ce procès, tous ces témoins qui défilent, les uns après les autres à la barre pour répéter inlassablement les faits du 21 juillet 2016, qui sont à la fois spectateur de cette pièce – puisque c'est Christian que les juges punissent – et en même temps acteurs, acteurs du premier acte ce 21 juillet, acteurs passifs de la suite de la procédure, acteurs de leur deuil, placés symboliquement sur cette table en bois, posée au milieu de cette pièce si haute, si insensible aux souffrances. La salle 023 de l'aile B de la cour d'appel de Metz devient, le temps de quelques heures, une pièce où s'affrontent juges, parties civiles, témoins, accusé, avocate de la défense, avocate générale.

Nous, spectateurs, sommes passifs. Nous n'avons pas le droit au téléphone, pas le droit à la parole, pas le droit aux questions qui pourtant nous brûlent les lèvres. Nous sommes dans cette pièce qui semble partir en tourbillon, cette pièce qui nous transporte dans cette rue sombre, éclairée par quelques lampadaires, cette pièce où nous voyons le club de golf encore brisé en deux, avec les tâches de sang, déscellé sous nos yeux par un huissier maladroit, cette pièce où nous assistons, impuissants, à cette colère, à cet affrontement entre deux côtés qui n'auraient jamais dû se retrouver là mais qui le sont bien malgré eux par la faute d'un seul. Nous éprouvonsune sorte de fascination morbide, devant chaque détail évoqué, devant chaque rappel de ce crimeodieux, devant chaque parcelle de vie de Christian épluchée par la juge et les témoins. Nous partons de zéro, et la mosaïque se met en place sous nos yeux, lentement, pièce par pièce, d'une manière implacable, à un tempo que nous ne pouvons décider, et au fur et à mesure que le procès avance, nous découvrons l'ampleur du désastre. Cette mosaïque dans laquelle nous ne pouvons intervenir, que nous pouvons à peine comprendre, marquée au fer rouge de la souffrance, qui dure depuis deux ans déjà pour ces dizaines de proches venus, qui semblent eux aussi impuissants. Impuissants parce que malgré leur statut d'acteurs, représentés par leurs avocats, ils ne pourront de toute manière rien faire pour ramener Michel à la vie. La réparation exigée par l'Etat, ordonnée par les pouvoirs publics à Christian, sera de toute manière bien trop infime aux yeux de la famille. A quel prix évaluons-nous la vie humaine ? Cette impuissance se caractérise par de nombreuses larmes, par la stupeur également. Lorsque l'avocate générale énonce le casier judiciare de l'individu – et malgré les protestations véhémentes de l'avocate de la défense, qui estime (à raison) que toutes les autres peines prononcées par la justice (11 au total) contre Christian ne peuvent pas peser dans la balance – la stupeur se lit sur tous les visages, notamment le nôtre. Comment Christian, père de famille, décrit comme réservé, a-t-il pu laisser s'exprimer toute sa rage ; comment a t'il pu cesser de s'auto-censurer dans ses actes au point de commettre l'irréparable et de perforer le poumon droit de Michel à l'aide d'un club de golf (« je suis un grand fan de golf », dira-t-il pour expliquer la présence de cet instrument sur son tableau de bord) ? L'avocate générale requiert trente ans de prison pour cet acte. Les jurés – 6 hommes, 1 femme – et la juge principale trancheront le lendemain soir, tard, en condamnant Christian Hurgargowitch, 36 ans, à 17 ans de réclusion criminelle. La prison servira-t-elle à réparer l'injustice commise en cette nuit de juillet 2016 ? Non. La prison rendra-t-elle Christian meilleur ? C'est peu probable. Cette peine convient-elle aux parties civiles ? J'en doute. Mais la Justice a tranché. Justice a été rendue. Même si elle paraît dérisoire, elle est le fondement de notre stabilité, l'assurance que de tels actes ne resteront pas impunis. La salle 023 verra ses bancs vidés de tous ces acteurs, et d'autres prendront le relais quelques jours plus tard pour d'autres affaires. Le cycle suivra son cours. Mais humainement, rien ne sera plus jamais pareil. Les familles et amis vont pouvoir avancer dans leur processus de deuil. Christian ira en prison. Sa femme et ses enfants devront supporter l'absence d'un père pendant 17 longues années, à cause d'une nuit, d'un geste, d'un acharnement. Un père irresponsable, qui a péché dans toute la longueur à cause de son vice, vice qui l'a emmené au fond du trou. Christian n'est pas un tueur. Christian n'est pas un homme foncièrement mauvais. Le problème de Christian, c'est l'alcool. Alccol qu'il prend en masse depuis sa dépression. Alcool avec lequel il a grandi – dans la communauté Rom, quand tu es un garçon, tu dois boire pour prouver que tu es un homme, dès ton plus jeune âge. Rien n'excuse son geste, beaucoup l'explique. Le comportement de Christian n'est pas modifié à cause de l'alcool : il est révélé. Aucun juge du monde ne pourra véritablement libérer Christian de sa cellule intérieure qu'il aggrave. Ses chaînes, ce sont ces bières, cet alcool, ces médicaments et cette drogue qu'il consomme à outrance. Il en est conscient. Il a fallu briser la vie d'une famille, ôter celle d'un homme, pour qu'il en prenne conscience. Puisse la prison l'aider à remonter la pente. Christian a une opportunité de recommencer sa vie à zéro, de la rebâtir, de construire une deuxième vie. Michel, lui, n'a pas eu ce choix. Puisse sa mort nous servir d'exemple.

Inès C. et Eva B. ont contribué à cet article. Crédits : Stanislas Racine. Toute reproduction intégrale est formellement interdite sans l'aval de l'auteur. Des reprises partielles sont autorisées à condition de mettre en évidence le lien se rapportant à cet article. Les prénoms n'ont pas été changés ; dans un souci de confidentialité, certains n'ont pas été rapportés dans ce texte. Pour votre information, sachez que les procès en France sont publics, sauf les procès pour viols, ceux traitant des divorces et ceux impliquant les mineurs, qui sont généralement protégés par le huis clos.