Sommes-nous en train de vivre une révolution culturelle?

Sommes-nous en train de vivre une révolution culturelle?

Il y a un an, en février 2019, je décidais de me ruer chez le kiosquier qui se trouve à la sortie de ma station de métro afin d'acheter la presse culturelle. J’ai donc fait l’achat de deux grands classiques de la presse culturelle française : les Cahiers du Cinéma, avec une sublime couverture sur laquelle apparaît la génialissime Isabelle Huppert, et le bimestriel Sofilm à la titraille amusante : « Netflix, plans-séquence et éclaboussures de sang : Alfonso Cuaron, entretien pimenté avec le nouveau maestro ». Les deux magazines se sont révélés particulièrement intéressants, puisqu’ils mettent en exergue une thématique dont on prend de plus en plus conscience : nous vivons une véritable révolution culturelle, une révolution audiovisuelle.

Ce qu'il se passe.

J’ai donc feuilleté Sofilm, et je suis tombé page 75 sur un entretien intéressant avec Karine Viard qui déclare au sujet de réalisateurs :

« Qu’ils aient du mal à vivre de leur métier me dépasse. Aujourd’hui, c’est la télé qui fait le cinéma : si un film est refusé par les chaînes, bonne chance… ».

L’actrice, qui s’est découvert une véritable passion pour le cinéma d’arts et d’essai à l’âge de 14 ans dresse donc un bilan inquiétant, partagé par les rédacteurs du magazine, qui énumèrent dès la première page du bimestriel les salles de ciné d’arts et d’essai qui ont été fermées récemment. Le monde télévisuel serait donc en train de tuer le cinéma « d’auteur » à cause des financements aléatoires ; les plus grandes chaînes de France telles que TF1 ou M6 produisent de nombreux films chaque année (TF1 a par exemple produit le célébrissime « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? », près de 20 millions d’entrées dans le monde pour des recettes avoisinant les 176 millions de dollars, ou encore « Le grand bain », sorti en 2018, 6 millions d’entrées.) On constate donc que les grandes chaînes investissent et misent sur des films « tout public » qui sont censés toucher l’audimat le plus large, en dépit du cinéma d’auteur qui est délaissé. Certes, une poignée de films d’auteur sont financés par de grandes chaînes, tels que « Le sens de la fête », sorti en 2017..mais qui a tout de même franchi le cap des 3 millions d’entrées. On est donc très loin donc du cinéma dit « indépendant », mais plus vers un cinéma très dépendant des grands groupes audiovisuels français (TF1 productions, ou encore la SND, société de production qui appartient à M6)

Le cinéma est mort, vive le cinéma!

Néanmoins, le petit monde télévisuel semble depuis quelque temps assez chamboulé. Serait-ce la fin du diktat des grandes chaînes sur la planète audiovisuelle ? Le Monde, a publié le 31 janvier 2019 un article qui confirme cette tendance et un certain retournement de situation. Le journal titre « Les soirées Netflix se sont imposées en France », et compare la puissance et la portée du service de vidéo à la demande à celle d’une véritable chaîne de la TNT entre 21 et 23 heures, tablant sur une audience mirobolante, entre 1 et 1.5M de spectateurs si ce n’est plus en ce qui concerne la tranche des 15-34 ans. Bref, la télé devient quelque peu obsolète, et elle se fait vitrine de tout le monde télévisuel. Cet avis est partagé par Stéphane Delorme, rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, qui affirme page 5 « la TV s’est encore une fois ridiculisée face à internet » en évoquant la couverture médiatique du mouvement des gilets jaunes. « ENCORE UNE FOIS », déplore Stéphane Delorme, peut-être même la fois de trop. Le rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma oppose donc à notre vielle TV un nouveau monstre révolutionnaire : internet.

Les plateformes de videos à la demande, héroïnes de la situation?

L’entretien avec Alfonso Cuaron dans le magazine Sofilm nous fait comprendre pourquoi aujourd’hui internet et plus précisément la plateforme Netflix révolutionne le monde audiovisuel et le monde du cinéma. Le réalisateur y fait la promotion de son dernier long-métrage, « Roma ». J’ai donc visionné ce film, que j’ai beaucoup aimé. On y découvre l’histoire d’une jeune domestique dans un Mexique autobiographique des années 70. Il s’agit d’une fresque humaine sincère et puissante servie par des images très pures, portées par un mouvement omniprésent de glissement de l’axe de la caméra. Malgré quelques longueurs, le résultat est excellent et s’avère particulièrement prenant. Spécialité de ce film d’auteur : il est produit par Netflix, et il est diffusé uniquement sur la plateforme de vidéos à la demande. Un choix que Cuaron justifie page 55 : 

"La visibilité pour un film un peu spécial comme le mien est très compliquée en ce moment (…) c’est un film mexicain, en espagnol et en langue mixtèque, avec des acteurs inconnus, en noir et blanc…ça fait trop (…)."

Le réalisateur a donc choisi Netflix « pour que des millions de téléspectateurs puissent le voir ». Ainsi, le cinéma d’auteur paraît avoir une seconde chance et ne paraît plus SI dépendant, puisque l’alternative des plateformes de vidéos à la demande paraît se développer tous les jours un peu plus. Roma a remporté le lion d’or de la Mostra de Venise 2018. Il a par ailleurs obtenu 2 Golden Globes. Le film à aussi été récompensé par trois Oscars en 2019. Peut-être de quoi relancer donc l’introduction de productions Netflix au festival de Cannes comme en 2017 avec le film OKJA du coréen Bong Joon-ho, par ailleurs Palme d'or de Cannes 2020 avec son film Parasite, également multi-Oscarisé.

  L’audience sur Netflix est un critère important. Lorsque nous prenons l’exemple du film d’auteur « Super dark times » paru en 2017 dans les salles de cinémas américaines, on remarque que les recettes n’ont été que de 37.000 dollars… le succès n’est donc pas flagrant pour un film aussi réussi ! Aujourd’hui, la bande-annonce de ce qui est décrit comme le « phénoménal et remarquable premier thriller de Kévin Phillips » par le journaliste Joe McGovern cumule presque 1m de vues. Je l’ai personnellement découvert grâce à Netflix, et je ne suis pas déçu ; les plans sont sublimes, le jeu de clair-obscur saisissant et l’histoire est haletante. Nous pourrions aussi prendre l’exemple du premier film français indépendant qui a été diffusé sur Netflix à la fin du mois de février 2019 « Paris est à nous ».

Vivre la révolution à sa façon.

 Alors beaucoup peuvent s’insurger, et moi le premier puisque je suis un adepte des salles obscures et du cinéma d’auteur, mais c’est là tous les enjeux de cette révolution culturelle que nous vivons. Là où la télévision semble perdre de sa puissance, une dualité émerge entre le Cinéma et les plateformes de vidéos à la demande comme Netflix qui tentent d’apporter leur touche dans un monde culturel en crise. Même si quelques perches ont été tendues entre les deux parties, nous sommes loin d’une harmonie qui, on l’espère, fera vivre le cinéma d’auteur autant que faire se peut. Page 77 des Cahiers du cinéma, on peut voir titré « Cinéma is not dead » : loin de là, le cinéma est une part de vie pour beaucoup de personnes, acteurs comme réalisateurs, spectateurs comme critiques. En témoigne la remise du César du meilleur second rôle féminin attribué en 1996 à Annie Girardot, qui a déclaré face à une assemblée émue : "Votre témoignage et votre amour me font penser que peut-être, et je dis bien peut-être, je ne suis pas encore tout à fait morte". Une résurrection par le cinéma et pour le cinéma.

Crédit photo : Capture d'écran du film Roma, Alfonson Cuaron, 2018