Le scandale Lactalis, une affaire connue depuis 2005

Le scandale Lactalis, une affaire connue depuis 2005

De rebondissement en rebondissement, l'affaire du lait contaminé attise la colère des consommateurs et de l'État. De la découverte de la contamination de l'usine dès 2005 à la poursuite de la commercialisation de boîtes de lait interdites, jusqu'à l'audition du PDG de Lactalis ce jeudi par les parlementaires, retour sur ce scandale.

Chaque semaine, de nouvelles révélations viennent aggraver un peu plus l'affaire du lait infantile contaminé de Lactalis. Ce mercredi, l'association Foodwatch dépose plainte pour douze infractions, qui mettent en cause aussi bien le fabricant que la grande distribution, un laboratoire et les autorités. Sept familles se sont associées à cette plainte - officiellement déposée contre X. Elle vient ainsi s'ajouter à, au moins, une douzaine de plaintes déjà enregistrées au pôle santé publique du parquet de Paris, chargé de les centraliser dans le cadre d'une enquête pour «blessures involontaires» et «mise en danger de la vie d'autrui» ouverte le 22 décembre.

Des dizaines de nouvelles plaintes pour négligence

Après une légère accalmie médiatique, l'affaire du lait contaminé à la salmonelle produit dans l'usine de Craon de Lactalis est de nouveau sous les projecteurs. L'association de consommateurs Foodwatch, spécialisée dans les questions d'alimentation, annonce ce mercredi dans un communiqué qu'elle va à son tour porter plainte pour douze infractions mettant en cause le fabricant de laits infantiles, la grande distribution, un laboratoire et les autorités. «Les législations tant européennes que françaises font peser de nombreuses obligations sur tous les acteurs de la chaîne alimentaire. Producteurs, distributeurs, laboratoire et bien sûr autorités publiques ne pouvaient les ignorer. Et pourtant, ils ont fait preuve de négligence», dénonce Karine Jacquemart, sa directrice.

Les douze infractions ciblées par l'association relèvent de dispositions très spécialisées du code rural et du code de la consommation. Elles vont de la mise sur le marché d'un produit préjudiciable à la santé à l'inexécution d'une procédure de retrait ou de rappel d'un produit, en passant par la tromperie aggravée et la mise en danger d'autrui ou encore l'exportation vers un pays tiers à l'Union européenne d'une denrée alimentaire préjudiciable à la santé. En outre, d'après France Info , 30 nouvelles familles vont porter plainte jeudi pour «mise en danger de la vie d'autrui» et «blessures involontaires». Et une autre famille a récemment porté plainte pour «escroquerie» - une première - auprès du procureur de la République de Bobigny en Seine-Saint-Denis, révèle Le Point .

Une communication défaillante

Ces nouvelles plaintes surviennent alors que la direction générale de l'alimentation (DGAL), organisme rattaché au ministère de l'Agriculture, a mis en doute mardi la transparence de l'entreprise de production laitière. Auditionné par les commissions des affaires économiques et sociales du Sénat, Patrick Dehaumont, son directeur, a déclaré que l'entreprise productrice de lait n'avait pas transmis les résultats d'autocontrôles positifs à la salmonelle de son usine de Craon, lors des diverses inspections menées ces dernières années par les services sanitaires. «Ce que l'on constate, c'est qu'il y a un décalage entre les éléments donnés au niveau de l'inspection et ce qu'on a pu récupérer comme autocontrôles suite à la crise», a affirmé Patrick Dehaumont, précisant que «des Salmonella Agona avaient été trouvées en 2009, 2014, une sur des produits en 2011, et d'autres sérotypes en 2013 et 2014.»

«Au-delà du fait que ça n'ait pas été transmis, ce qui est dommage, c'est qu'il n'y ait pas eu un questionnement au niveau de l'entreprise sur le fait que c'était quand même étonnant de retrouver une salmonella agona à plusieurs reprises au fil des années, alors qu'on l'avait trouvée en 2005», a-t-il ajouté, précisant qu'il y avait eu au total 16 interventions en dix ans. Les entreprises du secteur agroalimentaire sont tenues de communiquer les autocontrôles positifs seulement pour des produits qui ont déjà été mis sur le marché. «Donc un produit qui n'est pas mis sur le marché ou un contrôle d'environnement n'a pas à être notifié», a précisé Patrick Dehaumont. «Il n'y a pas forcément faute à ce niveau-là». Dans le jargon administratif et sanitaire de l'industrie agroalimentaire, une salmonelle retrouvée «dans l'environnement» signifie qu'elle pouvait être sur un mur, un parquet ou un outil, mais pas dans l'aliment fabriqué lui-même.

Dans une interview au quotidien Les Échos , Emmanuel Besnier, PDG du géant laitier, affirmait d'ailleurs qu'avant le 1er décembre, date du premier rappel de lots de lait infantile suite à la contamination de bébés, l'entreprise n'avait «pas les éléments [...] permettant de dire cela. Pas de problème non plus. Les analyses sur les produits finis étaient conformes aux exigences sanitaires». Le patron mettait en doute la «sensibilité des tests». «Nous avons beaucoup de mal à comprendre comment 16.000 analyses réalisées en 2017 ont pu ne rien révéler», soulignait-il.

Des «défaillances» humaines

Mercredi, devant la commission des affaires sociales du Sénat, les distributeurs ont de nouveau fait leur mea culpa et appelé à revoir les procédures de retrait/rappel. Le Directeur qualité du groupe Carrefour, Stéphane Dufort, a regretté une «mauvaise gestion des produits retournés en magasins par nos clients», soit plus de 9000 boîtes dans le cas des lots de lait infantile Lactalis contaminé aux salmonelles. «Malheureusement, un certain nombre de produits ont été remis par mégarde dans le circuit de distribution: c'est la principale cause de la défaillance identifiée», a-t-il affirmé. Il a fustigé dans cette crise une information «morcelée» de la part de Lactalis et «peu transparente». Directeur général du Galec, société coopérative des groupements d'achats des centres E. Leclerc, Sébastien Chellet a pour sa part précisé que «près de 195.000 produits» incriminés avaient été retirés de leurs magasins. Mais «999 produits ont été vendus» malgré le rappel, a-t-il ajouté, évoquant lui aussi des «défaillances humaines».

Franck Geretzhuber, secrétaire général du groupe Auchan, a lui aussi regretté que «52 produits aient été remis en vente» dans leurs supermarchés, sur les 42.000 retirés, accusant notamment «la multiplication des procédures». Directeur de la qualité et de la sécurité du groupement Système U, Laurent Francony a quant à lui fustigé une «saturation du dispositif» de retrait/rappel. Parlant au nom de la Fédération du commerce et de la Distribution (FCD), il a demandé que, face à la «banalisation des retraits (plus de 1000 messages en 2017) et des rappels (plus de 170 en 2017), «une révision et une amélioration du guide de gestion des alertes alimentaires» soient envisagées, afin de «moderniser et sécuriser les procédures de rappel».

Au total, selon l'Institut Pasteur, plus de 200 bébés ont été contaminés à la Salmonella Agona depuis 2005, dont 38 entre la mi-août et décembre 2017 (qui font l'objet de plaintes), 25 entre 2006 et 2017 et 141 en 2005 (avant le rachat du site de Craon par Lactalis).

La chronologie du scandale, connu depuis 2005

● Une première contamination de l'usine en 2005

Juste avant son rachat par le groupe français, le site de production de Craon, en Mayenne, avait déjà subi une contamination par la salmonelle, selon un rapport des autorités sanitaires. À cette époque, la laiterie appartenait à la société Celia. Elle a été rachetée par le géant français de l'agroalimentaire en 2006. Dans le détail, 146 cas de salmonellose «Agonas», répartis sur l'ensemble de l'Hexagone, avaient alors été répertoriés.

● En décembre 2017, des rappels en série

Lactalis a décidé d'arrêter le site de Craon «pour un audit drastique et complet» le 8 décembre dernier. À cette date, la société procède à un premier rappel de boîte de lait pour bébé, limité à 12 lots. Des rappels plus importants se suivent. Le 10 décembre, les autorités imposent d'interdire à la vente plus de 620 lots de lait pour bébé.

Le 21 décembre, «en application du principe de précaution», ce sont 720 lots supplémentaires qui sont concernés. Lactalis explique que cette décision fait suite aux résultats de ses investigations: «une contamination dispersée s'est installée dans notre usine de Craon suite à des travaux réalisés courant premier semestre 2017».

● Enquête préliminaire du parquet de Paris

Lactalis est sous le coup d'une enquête préliminaire du parquet de Paris depuis le 22 décembre, qui fait suite aux plaintes de familles et aux analyses des services de l'État dans l'usine de Craon. Le pôle santé publique du parquet de Paris a ouvert une enquête pour «blessures involontaires», «mise en danger de la vie d'autrui» et «tromperie aggravée».

● En janvier 2018, les ratés en cascade des distributeurs

Les grandes enseignes de distribution - Leclerc, Carrefour, Auchan, Intermarché, Casino, Système U, Cora- ont reconnu les uns après les autres des ratés dans la procédure de retrait des laits infantiles. Ils ont en effet continué à vendre des produits interdits dans leurs rayons après le 21 décembre. Une nouvelle «affaire dans l'affaire» s'est ainsi enclenchée, déclenchant la colère des consommateurs.

● Une quatrième procédure de rappel

Dans la foulée de ces dernières révélations, l'État a imposé le retrait de toutes les boîtes de lait infantile. Il s'agit ainsi du quatrième rappel des boîtes de lait infantile potentiellement contaminé, produites sur le site de Craon.

● Perquisitions au siège social

Le 17 janvier, des perquisitions ont été menées sur cinq sites du groupe Lactalis, dans le cadre de l'enquête menée par le parquet de Paris.

● Premières plaintes contre le numéro un du lait

Des parents d'un jeune garçon ayant consommé du lait infantile contaminé aux salmonelles ont déposé une plainte le 24 janvier auprès du tribunal de grande instance de Paris - avec constitution de partie civile pour «administration de substances nuisibles» sur mineur de moins de 15 ans. La plainte vise directement le groupe laitier Lactalis en tant qu'auteur principal des faits mais aussi contre des services de l'État en qualité de complices. Les parents craignent que «leur fils subisse une infirmité permanente liée à cette maladie infectieuse», détaille leur avocat Yassine Bouzrou.

● Le groupe présente (enfin) ses excuses

La désinvolture du groupe au début de la crise a cristallisé la colère de Bercy. Le groupe assure de son côté avoir mis «tout en œuvre» pour informer les familles et accompagner les enseignes dans le retrait de produits. Tout juste le groupe reconnaît-il n'avoir «jamais connu d'événement de cette nature», présentant ses «excuses».

Puis Emmanuel Besnier, PDG du groupe Lactalis, présente ses excuses dans une lettre ouverte, publiée sur le site du groupe, qui n'est pas datée, comme l'a relevé Le Parisien. «Auprès des familles concernées et de nos consommateurs tout d'abord: je vous présente mes plus sincères excuses», peut-on ainsi lire. «Toute l'entreprise, moi le premier, sommes mobilisés vers un objectif commun: réparer et améliorer ce qui doit nécessairement l'être et restaurer la confiance entre vous et nous. Cette confiance, nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour la rétablir: le chemin sera long mais nous y parviendrons, j'en suis persuadé».

● La bactérie incriminée en 2017, déjà présente en 2005

Le 1er février, l'Institut Pasteur a indiqué que la salmonelle de l'usine de Caron est à l'origine des deux épidémies de salmonellose chez des nourrissons, en 2005 et 2017.

● La transparence de Lactalis remise en cause

Mardi dernier, le directeur général de l'Alimentation (DGAL) - organisme rattaché au ministère de l'Agriculture - a laissé entendre que le fabricant de lait infantile n'avait pas transmis les résultats d'autocontrôles positifs à la salmonelle de son usine de Craon, lors des inspections menées ces dernières années par les services sanitaires. «Ce que l'on constate, c'est qu'il y a un décalage entre les éléments donnés au niveau de l'inspection et ce qu'on a pu récupérer comme auto contrôles suite à la crise», a souligné Patrick Dehaumont, auditionné par les commissions des affaires économiques et sociales du Sénat. Il a par ailleurs indiqué que seize interventions ont été réalisées en dix ans.

● Nouvelle vague de plainte

Ce mercredi, l'association a indiqué qu'elle dépose plainte - contre X - pour douze infractions, mettant en cause la grande distribution, le fabricant, un laboratoire et les autorités. Dans sa plainte, Foodwatch estime que «ces différents intervenants ont méconnu leurs obligations en matière de prévention des risques sanitaires» mais aussi «dans la gestion particulièrement défaillante» de la crise provoquée par la découverte de salmonelle dans des laits infantiles produits par Lactalis.

Sept familles se sont associées à cette action en justice. Au total, au moins une douzaine de plaintes sont sur le bureau du pôle santé publique du parquet de Paris. Selon les informations de France Info, 30 nouvelles familles vont porter plainte jeudi pour «mise en danger de la vie d'autrui» et «blessures involontaires». «Certaines familles portent également plainte contre les groupes de distribution Auchan et Leclerc pour «blessures involontaires», spécifie le média, qui indique, par ailleurs, que certains des enfants contaminés ont dû être hospitalisés en raison de complications.

● La grande distribution regrette des « défaillances » humaines

Les acteurs de la grande distribution ont été auditionnés en février par la commission des affaires sociales du Sénat. Directeur qualité du groupe Carrefour, Stéphane Dufort a regretté une «mauvaise gestion des produits retournés en magasins par nos clients». «Malheureusement, un certain nombre de produits ont été remis par mégarde dans le circuit de distribution: c'est la principale cause de la défaillance identifiée», a-t-il affirmé. Il a fustigé dans cette crise une information «morcelée», de la part de Lactalis (15 messages transmis en tout aux distributeurs, ndlr) et «peu transparente». Les distributeurs ont ainsi réclamé le blocage informatique du code-barres et appelé à revoir les procédures de retrait et de rappel.

La commission d'enquête parlementaire, qui reçoit Emmanuel Besnier, n'a pas pour vocation d'établir un jugement mais de "comprendre les faits" et "éviter que cela ne se reproduise", selon le député Christian Hutin (Nouvelle Gauche), président de cette commission d'enquête. Une lettre révélée par Libération montre cependant que Lactalis a d'abord essayé de torpiller cette commission, affirmant qu'elle empiètait sur la justice, avant finalement de se rétracter. Le courrier, adressé à Nicole Belloubet et reçu par Christophe Castaner le 30 mai, et qui vient d'être dévoilé au grand public, semble sassez clair : Lactalis ne souhaite pas d'enquête. Les deux députés en charge de cette commission d'enquête, quant à eux, ont assuré qu'ils useraient de tous leurs moyens, y compris en envoyant des gendarmes et des huissiers, pour que le très discret PDG honore sa convocation à l'Assemblée Nationale. Pas besoin de gendarmes au matin donc, mais Lactalis semble de plus en plus "grillé", et leur volonté de minimiser ce scandale apparaît au grand jour. Près de 40 bébés ont été gravement contaminés, d'après un dernier bilan. Jusqu'où ira ce scandale ? Les supermarchés ont-ils leur part de responsabilité ? L'avenir - et la justice, espérons-le - nous le dira.