Shutdown américain : peu d'espoir de voir des avancées rapides

Shutdown américain : peu d'espoir de voir des avancées rapides
Shutdown américain : peu d'espoir de voir des avancées rapides

C'est le plus long shutdown de l'histoire américaine. Depuis le 22 décembre, les administrations fédérales sont paralysées, entraînant la mise au chômage de centaines de milliers d'Américains. Le moral du pays entier commence à être affecté et c'est un ralentissement entier de l'économie qui est en jeu. Demain, les Sénateurs vont se prononcer sur un texte d'apaisement - mais la partie est loin d'être finie, les Démocrates renvoyant sans cesse la balle - et la responsabilité - dans le camp du président, Donald Trump.

 

Le Sénat américain doit tenter jeudi de s'accorder sur un texte mettant fin au « shutdown », la fermeture partielle de l'administration fédérale faute de financement du Congrès qui est entrée mardi dans son deuxième mois et pèse sur l'économie et le moral des Américains.

Depuis le 22 décembre, une partie du gouvernement fédéral est paralysée par un bras de fer entre les démocrates au Congrès et la Maison-Blanche sur le financement d'un mur anti-immigration à la frontière avec le Mexique. C'est indéniablement le plus long shutdown de l'histoire du pays, le précédent "record" datant de 1995/1996 (21 jours). Le président Donald Trump réclame 5,7 milliards de dollars pour construire le mur, sa principale promesse de campagne, qui doit endiguer, selon lui, le trafic de drogue et l'entrée de clandestins. L'opposition refuse catégoriquement, jugeant ce projet «immoral», coûteux et inefficace, et demande la réouverture des administrations comme préalable à des discussions sur la sécurité des frontières et sur l'immigration.

Deux propositions sont soumises au vote. Celle des républicains, qui assure un financement du gouvernement jusqu'en septembre, inclut l'enveloppe pour le mur ainsi qu'une concession accordée samedi par Donald Trump : un sursis de trois ans pour un million d'immigrants directement menacés d'expulsion. Celle des démocrates n'évoque pas le budget pour le mur et propose la réouverture des administrations jusqu'au 8 février, pour relancer le débat sur la sécurité aux frontières.

Deux textes qui ont très peu de chance d'aboutir

Pour être approuvé, un texte doit obtenir 60 voix au Sénat, où les républicains détiennent 53 des 100 sièges. Et il faut aussi qu'il franchisse la Chambre des représentants, désormais aux mains des démocrates. Dès lors, «aucun des textes n'a de chance de passer, estime pour LeFigaro Jean-Eric Branaa, maître de conférences à l'Université Panthéon-Assas. C'est une manœuvre des deux côtés pour convaincre que le blocage de la situation est la faute de l'autre».

Donald Trump a réitéré mardi sur Twitter sa volonté de faire construire le mur au nom de la «sécurité nationale». « Ne cédons pas », a-t-il dit à l'adresse des républicains, accusant l'opposition de «jouer à des jeux politiques». La cheffe de la majorité démocrate à la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a répliqué en accusant le milliardaire et les républicains au Sénat de «prendre les Américains en otage». Pour faire bouger les lignes, le président républicain a mis samedi dans la balance un sursis de trois ans pour les bénéficiaires d'autorisations de résidence abrogées par son administration: quelque 700.000 jeunes entrés illégalement dans le pays avec leurs parents et environ 300.000 titulaires du statut de protection temporaire (TPS). Mais les démocrates ont refusé cette «compilation de plusieurs initiatives déjà rejetées par le passé».

Bataille de communication

«Cette bataille de communication peut fonctionner pour les républicains. Ils pourront dire aux démocrates: “Que voulez-vous de plus? C'est du blocage de cour d'école. En fait, vous voulez faire tomber Donald Trump”», estime Jean-Eric Branaa. Pour l'instant, cela ne semble pas être le cas. Une majorité d'Américains rendent les républicains et la Maison-Blanche responsables de la situation, selon plusieurs sondages. Mais Jean-Eric Branaa note que, si l'on observe les agrégateurs de sondage «RealClearPolitics» ou «Five Thirty Eight», on voit que la cote de popularité de Donald Trump, qui avait diminué depuis la mi-décembre, se stabilise entre 40 et 41% depuis plusieurs jours. «L'érosion s'est arrêtée», commente l'universitaire, qui précise: «Donald Trump pourra critiquer les démocrates et dire, par exemple lors du discours sur l'état de l'Union, qu'il va régler le problème lui-même en déclarant l'état d'urgence».

Si le «shutdown» touche directement 0,5% des travailleurs américains, il commence à affecter indirectement le moral de plus de la moitié des consommateurs, selon une enquête de l'université du Michigan. Il pèse aussi sur l'économie et la croissance, sur fond de ralentissement mondial, préviennent les experts. Environ 800.000 fonctionnaires fédéraux sont contraints au chômage forcé ou doivent travailler sans être payés avant la fin du blocage. Dans des ministères sensibles comme la Sécurité intérieure, la Justice ou les Transports, les effectifs ont été réduits au minimum.

Le syndicat des agents de la police fédérale (FBI) a présenté mardi un recueil de témoignages d'agents signalant leurs difficultés. Faute de financement, le «Bureau» est ainsi incapable de payer ses informateurs, de financer ses opérations ou même d'acheter du papier pour photocopie. Si les fonctionnaires concernés devraient tous être rémunérés rétroactivement, plus d'un million de salariés de services privatisés ou de sous-traitants d'établissements publics devront faire une croix sur leur paie.

Des initiatives ont été mises en place pour aider les fonctionnaires dans le besoin: nuits d'hôtels et repas gratuits, collectes de fonds, alors que les banques alimentaires font le plein.

Quel impact dans le pays ?

- La région de Washington est de loin la plus touchée, avec 98.300 personnes concernées dans le district de Columbia, soit 14% de la population. En y ajoutant la Virginie et le Maryland voisins, la conurbation de la capitale fédérale concentre 175.000 fonctionnaires privés de revenus. Viennent ensuite la Californie (42.300) et le Texas (36.300). Au regard de leur population, le Montana (7.200) et l'Alaska (5.700) sont aussi parmi les plus affectés.

- Certaines activités du gouvernement sont pratiquement à l'arrêt. Le ministère de l'Habitat est privé de 95% de ses effectifs, celui du Commerce de 86%, la Nasa de 96%, les Eaux et Forêts de 80%.

- Les contractants privés du gouvernement n'ont plus accès à quelque 61 milliards de dollars attribués en 2018 par les neuf ministères concernés.

- 59 millions d'employés des PME américaines sont temporairement privés de crédits garantis par l'État.

- Certaines aides sociales sont suspendues, les contrôles antipollution et la mise sur le marché de nouveaux médicaments sont reportés.

- Les inspections sanitaires et le contrôle technique des avions ont, en revanche repris sur ordre de la présidence.

- À l'agence de sécurité du transport aérien (TSA), chargée de l'inspection des passagers, le taux d'absentéisme est passé de 3,3% en moyenne à 10% dimanche dernier, augmentant le temps d'attente dans de nombreux aéroports.

- La Maison-Blanche et la plupart des ministères ne répondent plus au public. Leurs standards téléphoniques diffusent des messages enregistrés et leurs sites internet ne sont plus actualisés.

- Les musées publics et les parcs nationaux sont fermés.

Quelle facture pour le shutdown ?

- Selon l'agence Standard & Poor's, le coût économique du blocage devrait atteindre ces jours-ci l'équivalent des 5,7 milliards requis par Trump pour le mur. En 2013, seize jours de paralysie avaient coûté au pays 24 milliards de dollars et 0,6% de croissance.

- La Maison-Blanche évalue à un demi-point la perte de croissance sur un mois (0,52%), le double de son estimation initiale, qui ne prenait pas en compte l'impact sur les contractants privés du gouvernement.

- Certains élus évoquent un coût horaire de 12 à 20 millions de dollars, soit une facture de 9 à 15 milliards de dollars, les fonctionnaires étant payés rétroactivement pour un travail qu'ils n'ont pas effectué.

Pour résumer, « la mise à l'arrêt du gouvernement revient plus cher que de le faire fonctionner », dit le sénateur républicain Rand Paul. La situation devient jour après jour de plus en plus urgente, et aucun compromis, des deux camps, ne semble viable pour mettre fin à ce bras de fer. Même si Trump est en position de force, il risque d'y laisser plus que quelques plumes. Outre-Atlantique, l'avenir est de plus en plus incertain. Et les hommes politiques ne semblent pas prêts à y remédier. Qu'adviendra-t-il de la première économie mondiale ? Une catastrophe se profile, et seule la sagesse des décideurs pourra la stopper.