Tout comprendre de la nouvelle saga Johnson

Tout comprendre de la nouvelle saga Johnson

Les derniers évènements en bref:

Depuis la rentrée parlementaire en ce début de septembre, le Premier ministre Boris Johnson doit faire face à une fronde sans précédent.

  • Mardi 3 septembre, Boris Johnson perd sa majorité Parlementaire. Le député conservateur Phillip Lee a rejoint pendant le discours du Premier ministre, les rangs du Parti libéral-démocrate. Le Parlement reprend la main sur le calendrier législatif - auquel 21 frondeurs du Parti conservateur ont été exclus par le Premier ministre pour avoir voté avec l’opposition.

  • Mercredi, les députés ont adopté une motion (329 voix contre 300) obligeant le Premier ministre à quémander à Bruxelles un report de trois mois du Brexit (sauf si un accord est conclu). En réponse, ce dernier a présenté une motion visant à convoquer la tenue d’élections législatives anticipées pour le 15 octobre, afin de reconstruire sa majorité. Mais nouveau revers pour le BoJo qui a vu sa motion gouvernementale obtenir uniquement 298 voix, soit moins que la majorité des deux tiers de la Chambre des communes.

Quelles issues ?

Le texte de loi voté par les députés mercredi afin de reporter la date du Brexit est actuellement soumis à la Chambre des lords, le 5 et 6 septembre. S’il est adopté, il donne au gouvernement jusqu’au 19 octobre pour établir un nouvel accord avec Bruxelles, accord qui devra être validé par la Chambre des communes. Si le gouvernement Johnson ne réussit pas à remplir cette condition, la proposition de loi l’engage alors à demander un report de la date butoir du Brexit jusqu’au 31 janvier 2020.

Uniquement si la loi est adoptée, l’opposition devrait normalement s’engager à voter la tenue d’élections anticipées. En effet, le but de l’opposition (et principalement du Parti travailliste mené par Jeremy Corbyn) est d’éviter coûte que coûte une sortie sans accord de l’Union européenne, dont les retombées seraient une « catastrophe » pour l’économie britannique.

Cela fait maintenant 3 ans que les rouages du Brexit et les crispations diplomatiques affaiblissent l’ensemble du corps politique britannique. Succession après succession, le problème n’est pas réglé et Boris Johnson affiche clairement sa volonté d’y mettre un terme, mais à quel prix ?

C’est au G7 à Biarritz que le premier ministre du Royaume-Uni, Boris Johnson a rencontré pour la première fois son homologue américain, Donald Trump. Une rencontre amicale qui semble être très importante pour les deux hommes, notamment dans un climat de tension européen: « Nous allons conclure un très grand accord commercial, plus grand que ce que nous n'aurons jamais eu avec le Royaume-Uni car il n'y a plus d'obstacle, plus de boulet au pied », a lancé Donald Trump en évoquant l'Union européenne. Un numéro de séduction reçu parfaitement par le Premier ministre qui se réjouit de signer un accord de libre- échange jusqu’à là inédit. Cependant, face au géant américain il n’oublie pas de préciser les prérogatives nationales et européennes qu’il a promis de régler à son peuple britannique pour le 31 Octobre 2019.

ERIN SCHAFF AFP

Un petit retour en arrière...

C’est en juillet 2019 que Boris Johnson remporta la présidence du Parti Conservateur au Royaume-Uni et succéda à Theresa May au poste de premier ministre.
En effet malgré ses multiples efforts pour obtenir un accord de sortie entre le Royaume-Uni et l’Union Européenne, Therasa May échoua à trois reprises à faire voter par la Chambre des communes son projet négocié avec l'Union européenne pour le Brexit. Cette incapacité à diriger le dossier épineux l’a donc emmené à démissionner courant mai 2019.
C’est Boris Johnson, farouche promoteur du Brexit qui reprit le flambeau pournormalement finaliser le « divorce » d’ici au 31 octobre 2019 entre le Royaume- Unis et l’Union Européenne, « avec ou sans accord » (no deal).

Un choix politique fort

Le Premier ministre conservateur a notamment fait parler de lui ce mercredi 28 août, en obtenant la suspension du Parlement (Chambres des Lords et des communes) jusqu’au 14 octobre suivant par la reine Élisabeth II.
À première vue, cette décision semble habituelle étant donné que cette « prorogation » désigne la suspension d’une session parlementaire jusqu’au traditionnel discours de la reine, dans lequel elle expose le programme gouvernemental et les nouveaux objectifs.

« Chaque année, en septembre, le Parlement est suspendu plusieurs semaines, car c’est la période des congrès annuels des partis politiques » Emmanuelle Avril, professeur de civilisation britannique à la Sorbonne-Nouvelle

Pourtant synonyme d’une nouvelle ère politique, pourquoi cette suspension est-elle si controversée?

Ce n’est pas la suspension en elle-même qui est critiquée mais sa durée exceptionnelle qui entache la décision du Premier ministre. En effet, le Parlement pourra siéger uniquement quelques jours du 3 au 9 septembre, avant de reprendre le 14 octobre soit deux semaines avant la date butoir du Brexit (31 octobre): « En général, c’est entre une semaine et trois semaines au maximum, alors que la prorogation proposée par Boris Johnson s’étend sur près de cinq semaines", souligne Daniel Gover, politologue à la Queen Mary University of London.

Ces « vacances législatives » réduisent donc de près d’un mois le temps dont les parlementaires disposent pour débattre et trouver un accord sur le Traité de retrait, renforçant ipso facto la place des « hard brexiters » supportant une sortie sans accord avec l’UE.

Cette décision suspend donc le débat démocratique. Objectif affiché par le Premier ministre conservateur qui siège dans un Parlement fortement divisé sur la question, même au sein de sa majorité.

Comment Boris Johnson se justifie-t-il?

Le Premier ministre conservateur se justifie de cette décision en évoquant une routine parlementaire qui a duré trop longtemps. En effet, Theresa May avait décidé en 2017 qu’il n’y aurait pas de fin de session tant que le sujet du Brexit n’avait pas été réglé. Ainsi, c’est en voulant mettre fin à cette session de deux ans que Boris Johnson justifie cette suspension hors norme.

À propos de la durée, B.Johnson évoque les conférences de rentrée des partis politiques qui se déroulent normalement mi-septembre pour trois semaines et auxquelles les parlementaires doivent participer. Donc, en théorie, Boris Johnson ne fait qu’ajouter deux semaines de plus à une « pause programmée », restant dans les clous de la tradition des prorogations.

A priori on pourrait aussi penser que le Premier ministre veut éviter les débats parlementaires pour finaliser une sortie sans accord. C’est ce que suppose Sabine Saurugger, professeur de sciences politiques à Science Po Grenoble: « la vraie stratégie de Boris Johnson, c’est d’arriver à un no deal ». En effet, il n’a pas de mal à marteler devant les médias une sortie « coûte que coûte » le 31 octobre, avec ou sans accord.

De plus, la suspension du Parlement survient deux semaines après que sa majorité se réduise à une voix à la suite d’une législative partielle perdue à Brecon and Radnorshire. La Chambre des communes n’ayant pas été renouvelée, la majorité du Parti conservateur et son allié irlandais (le DUP) sont eux-mêmes très divisés.

Le maelström politique et sa crispation démocratique

« C’est un pays qui se prétend la mère de toutes les démocraties parlementaires. Mais ce n’est pas un qualificatif dont il pourra se prévaloir très longtemps, à partir du moment où, pour prendre la décision la plus importante de son histoire récente, le pays choisi de faire sans la représentation de son peuple, à savoir le Parlement. »déclarait Olivier De France, directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)

« Scandale constitutionnel », « menace pour la démocratie », « proroger le Parlement c'est miner la démocratie », ... les mots ne manquent pas pour discréditer cette décision prise à deux mois de la date butoir du Brexit.Cette suspension soulève donc une question de constitutionnalité. Mais peut-on parler de normes constitutionnelles dans un pays où se succèdent les jurisprudences ?

Cette suspension relève donc avant tout d’une question de légitimité de la sphère politique vis-à-vis de son peuple. En effet Boris Johnson n’a pas fondé sa légitimité par les urnes du peuple britannique mais par un changement de

gouvernance au sein du parti conservateur, en succédant à la démission de Theresa May. Le Premier ministre a donc joué un tour de passe-passe afin de contenir un débat démocratique dense et de ne pas faillir là où son prédécesseur a échoué à trois reprises. Arrivera-t-il à ses fins en assumant l’hypothèse d’une sortie sans accord, en faisant notamment supprimer la procédure décriée de «back stop» ? Il faudra être attentif ces prochaines semaines pour analyser les conséquences de cette suspension et voir si Boris Jonhson a réussi son pari sur l’avenir.

Une opposition qui se mobilise

Des manifestations devant Downing Street à Londres, le 31 août 2019. PHOTO / Henry Nicholls

Comme tous pari, le risque zéro n’existe pas. Cette prorogation n’a pas laissé l’opposition indifférente.
Tout d’abord du côté de la population, une pétition mise en ligne sur le site officiel du Parlement pour demander l’annulation de la suspension, a récolté plus de 1,6 millions de signatures ce samedi 31 août. C’est largement plus que le seuil des 100.000 signataires qui entraîne automatiquement un débat parlementaire (mais encore faut-il que le Parlement puisse siéger).

Du côté de l’opposition politique, Jeremy Corbyn, le chef du Labour, le Parti travailliste, a annoncé que les députés de son camp proposeront mardi une loi pour empêcher cette suspension du Parlement. Cependant, le débat doit être efficace pour que l’amendement soit effectif avant le 9 septembre. Le Labour envisage également de déposer une motion de défiance à l’égard de Boris Johnson. S’ils réussissent à faire démissionner Boris Johnson et son gouvernement, les députés auront alors quatorze jours pour dégager une majorité en faveur d’un nouveau Premier ministre.

Cependant, de nouvelles élections générales seront organisées en cas d’échec ou à la demande du nouveau Premier ministre. Ce n’est pas la solution envisagée mais cela semble la priorité inavouée de Boris Johnson, plutôt qu’une sortie sans accord. Dans sa lettre aux députés, il a d’ailleurs pris l’engagement «d’aider le système de santé publique britannique, de lutter contre la criminalité (...) et de réduire le coût de la vie»: un message implicite qui ressemble fortement à s’y méprendre à des promesses de campagne.

D’un autre côté, les parlementaires pourraient prendre le contrôle de l’ordre du jour et demander à l’Union Européenne un report de la date du Brexit.

Enfin, un groupe de parlementaires pro-UE va très prochainement déposer un recours devant les tribunaux écossais.

Quels que soient les cas, les députés disposent de certains outils pour faire entendre leur voix mais le temps est compté et la date butoir approche à grands pas. Boris Johnson s’est donc engagé dans un bras de fer avec le Parlement, entre accords et désaccords. La scission politique est plus qu’apparente et le sfumato d’un « no deal » voire d’un « no deal accidentel » plane sur l’avenir du Royaume-Uni qui devra faire face à des retombées économico-politiques évidentes.