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Dans le tumulte de Tbilissi, capitale de la Géorgie, un soir d’avril 2024, des milliers de manifestants se réunissent pour dire non à l’influence Russe, et réclamer l’adhésion à l’Union Européenne. Depuis le 6 mars 2023, le « Rêve Géorgien », parti au pouvoir depuis 2012, tente de faire passer une nouvelle loi, sous l’influence de l’oligarque Ivanichvili, étroitement lié à la Russie.
La méthode est grossière: il s’agit d’une imitation à peine masquée de la loi russe de 2012 sur les agents de l’étranger, qui a permis à Vladimir Poutine de museler encore plus l’opposition, et particulièrement les associations en faveur des droits humains. Ainsi par exemple, le Comité russe contre la Torture (KPP) avait été contraint de fermer après avoir été obligé à porter l’étiquette d’agent de l’étranger. La loi, qui visait d’abord à identifier les associations politiques qui recevaient des fonds étrangers, a peu à peu été étendue à un large nombre de groupements: médias, associations de défense des droits LGBT, associations de lutte contre le blanchiment et la corruption… Après 13 ans d’existence, la réalité est là: la loi est un incroyable outil à la disposition du despote russe pour faire taire toute contestation à son encontre, et ce alors que le pays est désormais engagé dans une guerre dont le succès peine à se faire ressentir (sans l’intervention gratuite du Président américain Trump).
Alors, la population pro-européenne et occidentalisée de Tbilissi, lorsqu’elle a eu vent de ce projet de loi, s’est immédiatement mobilisée, certains tentant même de rentrer dans le Parlement. Bien que largement adoptée par le Parlement (76 voix pour, 13 contre), la loi est finalement retirée une première fois le 9 mars 2023 sous la pression des manifestants. Mais avec l’élection d’un nouveau premier ministre en février 2024, Irakli Kobakhidze, une nouvelle mouture de la loi est étudiée, remplaçant le terme inspiré de la Russie d’ « agent de l’étranger » par « organisation servant les intérêts d’une puissance étrangère », une formulation différente, à la même signification . Bien que les protestations aient repris dès le 15 avril, la loi est adoptée en première lecture deux jours après, et définitivement le 1er mai 2024, provoquant une bagarre générale dans l’assemblée, et une tentative infructueuse de veto de la présidente franco-géorgienne Salomé Zourabichvili.

Images capturées en avril 2024 © Yael GOUEFFON – La Plume Libre
Sur place, alors que des manifestants commencent à se rassembler, une scène démontre parfaitement la tension de la situation qui se déroule sous nos yeux: un prêtre orthodoxe, probablement pro-russe, interpelle violemment les manifestants, d’abord verbalement, puis physiquement, avant d’être déplacé par la police. Ce ne sera toutefois que le seul évènement de violence survenu ce soir-là. La nuit tombée, la démographie change totalement, et c’est une très jeune population, de jeunes adultes, et parfois des enfants, qui se rassemble aux pieds du Parlement. Drapeaux de l’Union Européenne, drapeaux de l’OTAN et drapeaux de l’Ukraine se mêlent aux drapeaux géorgiens, et la jeunesse de Tbilissi semble très clairement privilégier un destin européen et occidental à la Géorgie, plutôt que russe.


Images capturées en avril 2024 © Yael GOUEFFON – La Plume Libre
Le 28 octobre 2024, de nouvelles élections parlementaires voient le parti au pouvoir, Rêve Géorgien, gagner la majorité des sièges. Pourtant, la présidente Zourabichvili, cheffe de l’opposition, déclare avoir gagné l’élection, et dénonce une fraude électorale. En effet, de nombreuses violences physiques et menaces à l’encontre des électeurs ont été dénombrées pendant le scrutin, ainsi que des irrégularités sur le mode de scrutin destinées à favoriser le Rêve Géorgien, et ce d’après l’association des jeunes avocats géorgiens (GYLA),association oeuvrant pour le respect de la démocratie et des droits humains dans le pays. Le soir-même, éclatent de nouvelles manifestations dans la capitale, mais également dans d’autres villes majeures comme Koutaïssi ou Batoumi, seconde ville du pays.
Depuis, et alors que l’ancien footballeur Mikheïl Kavelachvili, soutenu par le Rêve Géorgien, a été élu nouveau président de la Géorgie (NDLR: La Géorgie étant un régime parlementaire, le président n’est pas élu au suffrage direct mais par un corps de représentants politiques comprenant notamment les parlementaires), les manifestations se poursuivent sur l’avenue Rustaveli de Tbilissi, alors que le pays entre dans une troisième année de contestation de l’influence russe. Aujourd’hui, c’est plus particulièrement la répression législative et judiciaire contre les manifestations qui inquiète. Le 3 mars dernier, le Conseil de l’Europe, gardien des libertés et droits fondamentaux sur le continent, s’inquiétait de lois « adopté(e)s à la hâte, sans participation des parties prenantes engagées », créant selon elle de « nouvelles peines sévères privatives de liberté et l’augmentation sensible des amendes pour les infractions administratives (semblant) excessives ». Dans un communiqué de presse, l’association Amnesty International dénonce elle des peines constituant une « instrumentalisation du système de justice pénale en Géorgie dans le but d’étouffer la dissidence, d’instiller la peur et de bâillonner la liberté d’expression ».

La journaliste Mzia Amaglobeli lors de son pré-procès © Source image: Batumelebi.ge via X
Un cas illustre particulièrement la répression orchestrée par le parti au pouvoir contre les manifestants pro-Europe: celui de la journaliste Mzia Amaglobeli, arrêtée le 12 janvier 2025 pour, d’après la Maison des journalistes, avoir collé un autocollant appelant à la grève sur le commissariat de Batoumi. Quatorze pays, dont la France, réclament la libération de la journaliste, qui était en pré-procès le 4 mars, alors qu’elle est accusée d’avoir agressé un agent de police, ce qu’elle conteste. D’après son avocat, la cour aurait « volontairement ignoré 17 témoins, 18 vidéos et 14 preuves écrites ». La journaliste et militante avait par ailleurs entamé une longue grève de la faim peu avant son jugement, comme d’autres militants incarcérés. Temur Katamadze, un turc d’origine géorgienne, a lui fait grève de la faim pendant 48 jours, avant de finir à l’hôpital.
Au 101ème jour consécutif de manifestations à Tbilissi, les militants ne semblent pas vouloir lâcher leur destin aussi facilement, et ce alors que la menace d’une invasion complète de la Russie, qui occupe déjà l’Ossétie du Nord, serait imminente en cas d’armistice en Ukraine. Ainsi, les géorgiens montrent la voie pour d’autres pays menacés par l’impérialisme du président russe Vladimir Poutine, et ses nombreux relais d’influence partout en Europe.
Sources: Radio Free Europe, Human Rights Watch, BBC, Publika.ge, Batumelebi.ge, Le Monde, France Info.