Angela Merkel réelue pour un quatrième mandat périlleux

par Stanislas Racine 14 Mars 2018

Le Bundestag, la chambre basse du Parlement allemand, l'a désignée mercredi par 364 voix contre 315. La Chancelière a prêté serment à la mi-journée.Elle connaît le chemin, mais saura-t-elle relever et affronter tous les défis politiques qui s'offrent à elle ? A 63 ans, "Mutti" va sans doute vivre le mandat le plus périlleux de sa longue histoire politique. Décryptage.

Joachim Sauer a apporté son ordinateur portable. Assis dans les tribunes du Bundestag, il pianote durant les temps morts ou discute avec Steffen Seibert, le porte-parole du gouvernement, qui l'a rejoint. Dans la salle, l'épouse de ce chimiste reconnu, Angela Merkel, est en train d'être élue chancelière d'Allemagne pour la quatrième fois. Ce mercredi matin, le moment est historique. À 89 ans, Herlind Kasner, la mère de la chancelière, a aussi fait le déplacement. Elle est installée à côté de Beate Baumann, la très discrète mais essentielle directrice de cabinet de la chancelière.

Dans les travées du Parlement, Angela Merkel salue et s'attarde avec les uns et les autres comme si de rien était. Elle prend le temps d'échanger quelques mots avec Sigmar Gabriel, l'ancien président du SPD qui s'apprête à quitter dans quelques heures le ministère des Affaires étrangères. Ils se sont bien entendus. L'atmosphère risque d'être moins amicale dans le prochain gouvernement, pour son dernier mandat. La nouvelle grande coalition n'enthousiasme pas jusque dans ses propres rangs. Les sociaux-démocrates n'ont accepté qu'à reculons de signer pour un nouveau mandat. Et les plus conservateurs de la CDU/CSU réclament un virage à droite de leur parti. Dans l'opinion publique, la nouvelle «GroKo» est accueillie avec résignation ou défiance.

Schäuble lui souhaite «de la force et du succès»

Finalement, Angela Merkel a été élue avec 364 voix, soit 35 de moins que le cumul des groupes CDU/CSU (246 députés) et SPD (153 députés), qui composent sa majorité. Ce n'est pas inhabituel: en 2005, 2009 et 2013, elle n'avait pas non plus fait le plein des voix. Peu importe pour Angela Merkel. Elle est satisfaite de tourner la page des six derniers mois qui se sont écoulés depuis les élections. «Je vous souhaite de la force et du succès», lui lance le président du Bundestag Wolfgang Schäuble, avant que les députés ne défilent pour la féliciter ou lui offrir des bouquets de fleurs. Même Martin Schulz, son ex-adversaire battu, échange une poignée de main avec elle.

Puis elle file. À 12 heures, après avoir été officiellement nommée par le président fédéral, elle a prêté serment devant le Bundestag et le Bundesrat, tout sourire. Main droite levée, elle a juré pour la quatrième fois de mettre sa « force au service du bien du peuple allemand » et de « protéger et défendre la Loi fondamentale et les lois de la fédération ». « Que Dieu me vienne en aide », a-t-elle conclue sous les applaudissements de l'assemblée.

Dans la foulée, son nouveau gouvernement a pris ses fonctions. Le premier Conseil des ministres se tiendra vers 17 heures. La Chancelière sera reçue par Emmanuel Macron ce vendredi, a annoncé l'Elysée. Angela Merkel est pressée de se mettre au travail.

Un mandat semé d'embûches

Elle connaît le chemin. Pour la troisième fois, elle se trouve à la tête d'une grande coalition formée par les conservateurs de la CDU/CSU et les sociaux-démocrates du SPD. Désignée par les parlementaires, elle a prêté serment à 12 heures. Puis son gouvernement sera officiellement formé.

Presque six mois après les élections du 24 septembre, Angela Merkel espère tourner la page de la plus longue crise de la démocratie allemande d'après-guerre. «Avant tout, je me réjouis pour les gens en Allemagne que nous ayons fait de ce qu'ils nous avaient demandé, je crois lors du vote, à savoir qu'un gouvernement soit formé», a-t-elle déclaré lundi dans une formule laborieuse dont elle a le secret, avant de signer en bonne et due forme avec ses partenaires le «contrat de coalition». «Le temps est venu de se mettre au travail», a-t-elle aussi affirmé.

Angela Merkel sort d'une passe difficile. Le 24 septembre, la CDU-CSU a remporté les élections avec son plus mauvais résultat depuis 1949, 32,9 %. Un résultat «décevant», répète sans cesse la chancelière, comme un mea culpa à l'adresse de ses opposants internes. Son bilan, notamment en matière migratoire, est pointé du doigt par les plus conservateurs. Elle est aussi accusée d'avoir ainsi fait entrer l'extrême droite au Bundestag. «C'est Angela Merkel qui a divisé le pays», a lancé lundi le leader de l'AfD Alexander Gauland en promettant une opposition totale à sa politique.

La critique laisse la chancelière de marbre. «Personne ne peut gouverner contre nous», dit-elle. Effectivement, avec 20,5 %, le SPD a encaissé une déroute encore plus cuisante. Dans ces conditions, le retour de la grande coalition CDU-CSU-SPD révoquée dans les urnes laisse sceptique. Au début du mois de mars, selon un sondage Infratest pour l'ARD, seulement 46 % des Allemands jugeaient positivement la nouvelle «GroKo». La défiance est installée.

La chancelière a fixé quelques objectifs pour son mandat, sans nul doute le dernier: «La prospérité du pays doit profiter à tous», a-t-elle dit en semblant s'inquiéter des inégalités croissantes en Allemagne. Elle a aussi insisté sur quelques questions clés pour elle comme l'économie numérique - un bouleversement aussi fort «que la révolution industrielle». L'Allemagne vieillissante est mal préparée aux défis futurs. La cohésion de la société est mise à l'épreuve par l'intégration des centaines de milliers de réfugiés arrivés depuis 2015.

Le quatrième mandat d'Angela Merkel a aussi été placé sous le signe de la «relance européenne». Après avoir traversé la crise qui a ébranlé tous les autres États membres, la chancelière voudrait «stabiliser durablement» l'Union. Mais elle a déjà perdu beaucoup de temps.

Un rôle d'arbitre pour Merkel

Angela Merkel est aussi attendue sur le plan international. Face aux États-Unis, au moment où une guerre commerciale menace l'économie allemande et certains secteurs clés, comme l'automobile. Face aussi à la Russie, qui s'apprête à réélire Vladimir Poutine. Dans une interview récente, celui-ci s'est amusé à raconter qu'il recevait parfois des bières allemandes de la part d'Angela Merkel. «Il m'arrive d'avoir du poisson fumé», a-t-elle répondu. Elle a aussi rappelé sa ligne ferme dans le conflit ukrainien. «Je souhaite que nous ayons d'abord des avancées (sur le processus de Minsk) et ensuite seulement nous pourrons discuter de la question des sanctions (contre la Russie). Mais ce devra être des avancées bonnes et importantes», a-t-elle insisté.

Sur le plan intérieur, Angela Merkel se trouve dans une position paradoxale. L'Allemagne est riche comme jamais avec un taux d'emploi historiquement haut et une économie locomotive en Europe. Le nouveau gouvernement dispose de 46 milliards d'euros de marges de manœuvre sans devoir recourir au moindre déficit. Les aides aux familles seront augmentées, des investissements seront menés à hauteur de 10 milliards d'euros pour le haut débit, les cotisations chômage vont baisser, des aides soignantes et des policiers seront embauchés, le budget de la défense va progresser…

Mais l'équilibre du gouvernement Merkel IV est instable, miné par les intérêts divergents de ses partis. Lundi, le futur vice-chancelier SPD, Olaf Scholz, revendiquait comme un succès «60 % du contenu du contrat de coalition». À côté de lui, Angela Merkel a fait la moue. Elle sait à quel point ses opposants au sein de la CDU sont susceptibles et s'agacent des concessions faites à la gauche. De l'autre côté de l'estrade, le leader de la CSU Horst Seehofer insistait, presque provocateur, sur sa propre «satisfaction». Il pensait sans doute au durcissement de la politique d'asile et à la limitation du regroupement familial. À un journaliste qui l'interrogeait sur ces partenaires de coalition si différents unis contre leur volonté, Angela Merkel s'en est sortie d'une pirouette: «On peut aussi s'échanger des regards amicaux entre nous. Ce ne sera pas difficile pour moi.» Olaf Scholz a ensuite tenté de détendre l'atmosphère: «John Wayne n'est pas un modèle en politique.»

Plus que jamais, Angela Merkel devrait jouer un rôle d'arbitre. Mais son autorité est affaiblie par la perspective de la fin de son pouvoir. Les polémiques ont commencé avant même l'entrée en fonction du gouvernement. Le nouveau ministre de la Santé, Jens Spahn, tenant d'une ligne dure, a provoqué un tollé à gauche en affirmant que les allocataires au minimum social Hartz IV «n'étaient pas pauvres».

Le gouvernement Merkel IV pourra-t-il tenir jusqu'en 2021? La chancelière «part du principe» et personne aujourd'hui n'est en mesure de la contester. Mais dans leur contrat de coalition, la CDU-CSU et le SPD ont prévu un point d'étape à mi-mandat. Angela Merkel aurait tort d'attendre si elle veut relever les défis face à elle.

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