Le retour à la case départ concernant la Corée du Nord ?

par Stanislas Racine 25 Mai 2018

La poignée de main historique entre Donald Trump et Kim Jong-un n’aura finalement pas lieu, du moins pas le 12 juin prochain. Jeudi, dans une déclaration à la fois officielle et désordonnée, le président américain a annoncé l’annulation du tête-à-tête tant attendu. Ce revers constituera-t-il un retour à la case départ ?

Après plusieurs jours d’atermoiements, Donald Trump a finalement annulé jeudi le sommet prévu dans moins de trois semaines à Singapour avec le leader nord-coréen Kim Jong Un, dénonçant «l’hostilité» du régime de Pyongyang. Le sommet prévu à Singapour devait être le premier entre un président des États-Unis en exercice et un membre de la dynastie des Kim. Il devait surtout couronner une période de détente inédite.

Par un bref communiqué, Donald Trump a abruptement annulé la rencontre, dénonçant « l’hostilité » du régime de Pyongyang, le jour même où la capitale coréenne annonçait le démantèlement de son site d’essais nucléaires de Punggye-ri. Le président américain, réputé pour son comportement impulsif, a toutefois laissé la porte ouverte à une rencontre ultérieure. En fin de journée, la Corée du Nord a indiqué être toujours ouverte au dialogue, qualifiant la décision du président Trump d’« extrêmement regrettable ».

Après des semaines de rapprochement et de détente diplomatique, la Corée du Nord a opéré la semaine dernière un spectaculaire retour à sa rhétorique traditionnelle, annulant une rencontre intercoréenne et évoquant la possibilité de remettre en cause le tête-à-tête très attendu.

Le dernier accroc est survenu lorsque la vice-ministre nord-coréenne des Affaires étrangères, Cheo Son-hui, a fustigé les propos tenus lundi par le vice-président Mike Pence, lequel avait affirmé que « ce serait une grave erreur pour Kim Jong-un de penser qu’il pourrait se jouer de Donald Trump ».

Le vice-président américain avait également déclaré que la Corée du Nord pourrait finir comme la Libye de Mouammar Kadhafi, tué lors du soulèvement de son pays après avoir renoncé à l’arme atomique, « si Kim Jong-un ne passe pas un accord » avec Washington sur la dénucléarisation.

« Je ne peux pas cacher ma surprise devant de telles remarques idiotes et stupides venant de la bouche du vice-président américain », a indiqué Mme Cheo dans une déclaration publiée par l’agence officielle KCNA.

« Nous ne quémanderons pas auprès des États-Unis pour un dialogue ni ne nous donnerons la peine de les persuader s’ils ne veulent pas s’asseoir avec nous », a-t-elle ajouté, précisant qu’elle recommanderait au leader nord-coréen d’annuler le sommet si les États-Unis persistent « dans des actes illégaux et insultants ».

Retour à un nouveau cycle de tensions ?

La question sur toutes les lèvres maintenant : l’avortement de ce rendez-vous signifiera-t-il un retour au cycle de tensions dans lequel les deux puissances étaient plongées il y a à peine six mois ?

Pour Charles-Philippe David, président de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand, trois scénarios peuvent être désormais envisagés.

« Le mieux, c’est que tout le monde dorme là-dessus et qu’on réfléchisse à une prochaine rencontre. Le deuxième scénario, c’est que Kim Jong-un nous surprenne en faisant quelque chose qui amadoue les Américains, ce qui serait très surprenant », indique M. David.

Le « pire », concède-t-il, serait un retour aux escalades de menaces entre les deux pays, qui aiment particulièrement faire étalage de leur force militaire.

« Dans sa lettre, M. Trump revient en quelque sorte à la case départ lorsqu’il souligne que son arsenal est plus gros que celui de la Corée du Nord. C’est une déclaration qui peut envenimer les choses si Kim Jong-un décidait finalement de répliquer par la menace », note M. David.

Dans sa missive d’une vingtaine de lignes, le président américain évoque la puissance militaire américaine en guise de mise en garde : « Vous évoquez votre arsenal nucléaire, mais le nôtre est si massif et puissant que je prie Dieu que nous n’ayons jamais à en faire usage », écrit-il.

L’annulation de la rencontre pourrait même être une bonne nouvelle, observe Lisa Collins, chercheuse au Center for Strategic and International Studies.

En entrevue avec l’Agence France-Presse, elle rappelle que dans les deux dernières semaines, les deux pays ont commencé à s’attaquer au sujet de fond et ont constaté « des idées très différentes de ce que doit être la dénucléarisation de la péninsule coréenne ».

D’une part, Washington réclame une dénucléarisation « complète, vérifiable et irréversible », la plus rapide possible, avant toute concession. Aide économique et garanties de sécurité pour le régime nord-coréen sont bien sur la table, mais seulement une fois le processus terminé ou au moins très avancé.

De l’autre, Pyongyang a commencé à s’indigner de cette tentative de désarmement « unilatéral », et à hausser le ton.

« Ce fossé ne pouvait pas être comblé à temps pour le sommet de Singapour », analyse Vipin Narang, professeur de sciences politiques au Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Boston.

L’ancien diplomate américain Nicholas Burns abonde dans le même sens.

« Si la Corée du Nord n’est pas prête à s’engager sérieusement à Singapour pour une dénucléarisation, il vaut mieux poursuivre les travaux à un niveau moins élevé », a écrit M. Burns sur Twitter.

Pour l’instant, aucune rupture irrémédiable n’a été consommée. Y compris côté nord-coréen, où malgré le récent changement de ton, on n’a jamais attaqué frontalement Donald Trump.

Reste à savoir si cet état d’esprit peut perdurer sans la perspective d’un sommet rapide. Et si la Chine, principal allié de Pyongyang, va continuer à jouer le jeu des sanctions pour maintenir la pression sur Kim Jong-un, comme elle s’y est engagée.

Le chercheur Rafael Jacob de la Chaire Raoul-Dandurand rappelle par ailleurs que la Corée du Nord a fait des gestes concrets qui peuvent témoigner de sa réelle volonté de réconciliation avec les États-Unis.

« Même si le sommet n’a pas lieu, Trump aura quand même obtenu la libération de trois otages américains. Les rapprochements auront quand même servi à ça. L’accalmie des dernières semaines aura donné un résultat tangible », souligne M. Jacob.

Nombre de dirigeants étrangers ont exprimé leurs regrets, au premier rang desquels le président sud-coréen, Moon Jae-in, qui a immédiatement convoqué une réunion d’urgence, avec notamment son chef des services secrets et son ministre de la Réunification. Le président russe, Vladimir Poutine, a déploré ce coup d’arrêt à ce qui aurait pu être « le début de la dénucléarisation de la péninsule coréenne », ajoutant espérer que la rencontre puisse in fine avoir lieu. Son homologue français, Emmanuel Macron, en visite à Moscou, a exprimé le souhait que « le processus de non-prolifération se poursuive ».

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