Les gens de droite sont plus heureux que ceux de gauche

par Stanislas Racine 18 Mai 2018

Des chercheurs en psychologie sociale ont mesuré l’existence d’un « happiness gap » entre les conservateurs et les progressistes. Comment l’expliquer ?

D'après l'étude « The Happiness Gap Between Conservatives and Liberals Depends on Country-Level Threat : A Worldwide Multilevel Study », Social Psychological and Personality Science, 2017, menée par l'Université de Gand

Lorsqu'elles sont interrogées sur leur bien-être subjectif, les personnes situées à droite du spectre politique se déclarent généralement plus heureuses que celles de gauche. Ce constat, dit du « happiness gap » (écart de bonheur), n'est peut-être pas si surprenant en tant que tel. En effet, on peut penser que les personnes qui se déclarent de droite ont également des caractéristiques statistiquement associées au bonheur – posséder un revenu décent, un bon niveau d'éducation, être marié et avoir des croyances religieuses. Or de nombreuses études montrent que ces explications ne suffisent pas à comprendre l'entièreté du « happiness gap » : à caractéristiques égales, les personnes de droite restent plus heureuses que les personnes de gauche. Que faut-il en conclure ? Les idées de droite sont-elles intrinsèquement porteuses d'une plus grande aptitude au bonheur ? Sur cette question, qui suscite un débat passionné dans le champ de la psychologie politique, une équipe de chercheurs de l'université de Gand (Belgique) a apporté un nouvel éclairage.

Certains chercheurs n’hésitent pas à conclure que les valeurs individualistes ont une fonction palliative face aux problèmes sociaux – elles seraient en d’autres termes un « opium du peuple ».

L'hypothèse des chercheurs est que le « happiness gap » reflète la meilleure capacité des idées de droite à pallier certaines difficultés psychologiques dues à des situations sociales dites « menaçantes » – difficultés économiques, calamités, violences interpersonnelles. Selon cette théorie, deux valeurs généralement associées à la droite ont un avantage en situation de menace : le traditionalisme et l'individualisme. Ainsi, l'attachement aux traditions est plus à même de produire un confort psychologique en situation d'incertitude, par opposition aux idées novatrices, dont l'applicabilité reste toujours à prouver. De même, lorsque certains groupes sociaux connaissent des difficultés, il est psychologiquement plus satisfaisant de penser que les individus sont responsables de leur sort plutôt que de vivre dans un monde que l'on estime totalement injuste.

Le « happiness gap » se creuse à mesure que le niveau de menace dans une société s’élève.

Si cette théorie était vraie, on devrait constater que l'« avantage » en termes de bonheur des personnes de droite par rapport à celles de gauche s'accroît avec le degré de menace d'une société donnée. C'est effectivement ce qu'observent les chercheurs en croisant des données de sondage sur l'orientation politique et le niveau de bonheur de plus de 130 000 individus répartis dans 80 pays, ainsi que des indicateurs du niveau de menace économique – taux de chômage, produit intérieur brut, inflation – et existentielle – taux d'homicides et espérance de vie. Le « happiness gap » se creuse à mesure que le niveau de menace dans une société s'élève. Plus particulièrement, celui qui sépare les individualistes de droite et les collectivistes de gauche, béant en cas de menace sociétale, disparaît en l'absence de menace.

A ce stade, on pourrait objecter que ce n'est pas forcément le contenu spécifique des idées de droite qui explique le « happiness gap » en situation de menace. En effet, les conjonctures sociales menaçantes favorisent la diffusion des idées de droite dans la population. On peut donc penser que les personnes de droite sont plus heureuses dans ce contexte tout simplement parce que leurs idées y ont le vent en poupe. C'est cette contre-hypothèse que l'article évalue dans un second temps.

En réalité, la réponse diffère selon qu'on s'intéresse au traditionalisme ou à l'individualisme. Dans les contextes menaçants, les traditionalistes sont plus heureux que les progressistes uniquement parce que leurs idées sont en vogue, alors que les individualistes sont plus heureux que les collectivistes indépendamment de la diffusion de leurs idées. Cela suggère que les idées qui valorisent la responsabilité individuelle contiennent bien une plus-value psychologique qui se traduit par un maintien du bien-être subjectif face aux malheurs collectifs. Si les auteurs de l'étude se gardent d'interpréter leurs résultats, d'autres chercheurs n'hésitent pas à conclure que les valeurs individualistes ont une fonction palliative face aux problèmes sociaux – elles seraient en d'autres termes un « opium du peuple ».

La limite la plus évidente de ce type d'études tient à la focalisation sur une mesure déclarative du bonheur. En effet, d'autres recherches utilisant des mesures comportementales – comme les sourires et l'expression d'émotions positives – indiquent au contraire que les personnes de gauche sont plus heureuses. Selon ces mêmes recherches, le bonheur élevé déclaré par les personnes de droite serait dû à leur plus forte tendance à vouloir renvoyer une image positive lorsque leur estime de soi est remise en question. Cette thèse pourrait sérieusement mettre en cause l'étude de l'université de Gand dans la mesure où ces réactions d'autoaffirmation sont en général exacerbées en situation de menace.

Dans tous les cas, cette étude a le mérite d'interroger l'idée selon laquelle nos idées politiques ne sont qu'affaire de raisonnement pur, alors qu'épouser certaines opinions peut manifestement produire des bénéfices psychologiques. Autrement dit, à droite comme à gauche, méfions-nous de nos opinions politiques, qui ne sont souvent que le reflet rationalisé de nos propres besoins.

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