Macron et les bobos : Je t'aime moi non plus

par Raphaël Godefroid 13 Janvier 2018

Alors que son mandat est déjà bien entamé, le président de la République Emmanuel Macron semble avoir du mal à trouver sa place. Alors que la gauche ne l'a jamais autant conspué et que ces décisions s'orientent furieusement vers la droite de l'échiquier, il semble être dans une relation difficile avec une frange bien particulière de la population : les "bobos"

 

Le bourgeois-bohème et le reste du monde

Il est important avant toute chose de bien caractériser ce que comprend le terme "bobo".

Tout d’abord, si on veut être tout à fait précis il nous faut commencer par préciser qu’il s’agit ici des bien-nommés « bourgeois-bohème » et pas des « bolcho-bonapartistes », un autre courant dont la contraction est identique. Cette précision faite, définissons le bobo. Pour le chanteur Renaud, « Ils sont une nouvelle classe, après les bourges et les prolos, pas loin des beaufs quoique plus classes », pour les sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot, c’est « une population plutôt jeune, diplômée, travaillant dans les secteurs créatifs, les médias, la mode, le design ». Toutefois, les mêmes sociologues n’en oublient pas leur penchant bourdieusien assumé et dénoncent la violence qu’ils représentent en « s'appropriant également l'espace public, la rue, les trottoirs, les cafés et les commerces des quartiers où ils habitent. Créant ainsi une convivialité urbaine que ne pourront plus jamais revivre les ouvriers partis dans des zones périphériques ». De même, Marine le Pen a fait de sa lutte contre le boboïsme un sérieux axe de campagne, déclarant entre autres: « je ne les supportes plus ».


 

Et Macron dans tout ça ?

Alors là c’est la quintessence. Emmanuel Macron, si il est bien quelque chose, c’est un bobo selon ses opposants à droite (ou plus si affinité). Les coupables : son côté jeune cadre dynamique soigneusement mis en valeur, son idée de la Start-up nation, le ralliement à lui de toute l’aile droite du PS, de l’aile gauche de LR, son néo-libéralisme « à la cool » ou peut être encore sa revendication écologiste le font parfaitement coller à tout les stéréotypes.

Toutefois il nous faut nous empresser de dire que Macron n’est pas techniquement un putsch des bourgeois-bohèmes. En effet, si ses scores aux présidentielles sont mirobolants dans les grandes villes il arrive aussi largement en tête dans des communes plus petites et dans des campagnes, tout du moins au second tour, Le Pen ne passant devant que dans environ un quart des communes et restant derrière même dans les zones non-urbaines. De plus, Macron a raflé une sérieuse partie de l’électorat de droite, et même de droite dure. Par exemple, à Neuilly, véritable bastion de la droite où Fillon avait fait le score énorme de 65 %, on constate que ce score s’est reporté de manière parfaitement exacte sur le candidat En Marche, qui passe de 24 à 89 % entre deux tours.


 

Une relation compliquée

Alors oui, on voit quand même de l’amour entre les jeunes entrepreneurs de la Start-up Nation et leur nouveau cadre dirigeant. Et certaines mesures traduisent bien cet amour que d’aucun qualifierait de passionnel : un exemple flagrant nous vient de l’actualité récente et se trouve dans le rabaissement de la vitesse maximale des routes à 80km/h au lieu de 90km/h. Cette mesure vise à diminuer le nombre d’accidents de la route mais si les urbains s’en réjouissent, on semble un peu oublier les principaux concernés, ceux qui empruntent quotidiennement ces routes. C’est là qu’on observe un certain décalage entre une mesure prise par des citadins pour des français des périphéries voire des zones rurales. Alors si certains contestent les effets réels de cette mesure, émergent sur la toile des voix se font porte-paroles de vies. Ainsi, un internaute postait le commentaire suivant : « Tout dépend de la ou on se place. -10km/h... Je travaille 8h et roule pendant 6h donc 6x10km/h=60km=1h de taff en plus par jour. » De plus, c’est peut être des pans entiers de territoires qui seraient encore plus isolés qu’à présent et qui risqueraient de perdre encore de leur attractivité. Alors si la théorie est belle, d’ailleurs ce même internaute déclarait être prêt à travailler une heure de plus non-rémunérée si elle aidait réellement à réduire le nombre de morts sur la route, la pratique est plus compliqué et il s’élève une voix qui se demande qui sont les gens qui, à l’origine de cette décision, ont pu tranché contre une certaine frange de la population.

 

Mais ne nous y méprenons pas. Si Macron est parfois un bon amant il n’en est pas pour autant un mari fidèle. En effet, le libéralisme à la cool oui, la dictature du MEDEF, non. Ne nous imaginons pas derrière un bobo un militant filloniste caché derrière des dreads, il reste des valeurs et des résidus de gauche. Il ne faut pas non plus oublier que la pilule Hollande passe mal et que quand on a voté pour lutter contre le monde de la finance, on peut avoir des réticences à approuver l’usage du 49.3 pour faire passer un projet de loi d’inspiration gattazienne assumée. Depuis le quinquennat Hollande se remarque dans une classe qu’on avait pour habitude de s’imaginer comme dormant dans un pyjama «Mitterrand forever» un certain vent de révolte. Et rien n’est allé en s’arrangeant. Ensuite est venu la répression policière des manifestations lycéennes et de Nuit Debout qui a bousculé en haut comme en bas de la société l’inébranlable image du gardien de la paix proche de la bourgeoisie sous toutes ses formes. Et maintenant arrive un autre facteur qui déplaît et de plus un sujet épineux : la politique migratoire. Le gouvernement avait déjà été vivement critiqué (avant même l'annonce d'un projet de loi qui fait des remous) pour ses actions envers les migrants : sur internet, à la radio, on commence à relayer des rapports d’organisations aussi reconnues que Médecins Sans Frontières qui décrivent clairement des actions violentes et proches du sadisme :« Les policiers harcèlent les migrants en leur confisquant leurs couvertures, utilisant parfois des gaz lacrymogènes pour les disperser, allant jusqu’à leur interdire de s’asseoir dans la file d’attente du centre humanitaire de la Chapelle où ils attendent une place d’hébergement. Ces pratiques inacceptables mettent en danger la vie des migrants : les équipes de Médecins Sans Frontières ont dû prendre en charge huit personnes proches de l’hypothermie. ». Il n’en faut pas plus à l’Obs, pourtant si amoureux du Macron en campagne pour signer les papiers du divorce avec un président qui ferait honte au pays des droits de l’Homme, selon une de leurs une.


 

Vers un divorce ?

Et si cette goutte d’une eau au goût amère signait la fin de l’alliance entre les bobos et Macron et à travers lui tout les politiciens de cet acabit ? On se souvient du score impressionnant de Jean-Luc Melenchon dans la ville pourtant en partie gentrifiée de Marseille et comme dit précédemment on sent comme une odeur de révolte dans des populations qui depuis longtemps avaient troqué le sarouel pour la chemise à carreaux. Et si la situation actuelle qui semble loin de l’amélioration signait définitivement le divorce des bobos avec le Macronisme ? Nous sommes peut être à l’aube d’un changement radical dans le paysage socio-politique du pays, qui réconcillireait alors les bobos de leurs pourfendeurs. Et cette idée semble faire son chemin notamment parmi certaines voix de la gauche comme François Ruffin semblent prendre à cœur le rapprochement de ce que les marxistes appelleraient la petite bourgeoisie intellectuelle mais que l’opinion publique connaît plutôt sous le nom de bobos et les classes inférieures de la société. Ainsi, son film Merci Patron, ses interventions notamment sur les bancs de l’assemblée en maillot de foot ou sur la scène du festival de Cannes en T-shirt « I love Bernard Arnault » et si on ne peut en nier le côté résolument théâtral cherchent bien non pas à s’adresser à une élite intellectuelle de gauche caviar, ni à capter un public populaire que les producteurs tiennent définitivement pour autant de débiles finis mais bien à faire une jonction entre deux mondes dont les idées et intérêts ne seraient peut-être pas si opposées que ça, dans le fond.

En fait, Macron et les bobos c’est un peu comme les Feux de l’amour, à la différence que si l’inusable série n’a jamais changé que de personnages, la relation entre la petite bourgeoisie intellectuelle chère aux sociologues de gauche et le pouvoir pourrait elle bien constituer une bombe à retardement dans le paysage des alliances de classes en France et fatalement dans la société toute entière.
 

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