Sans effusions mais efficace : l'Allemagne adopte une stratégie différente face à Trump

par Stanislas Racine 29 Avril 2018

Il n'y a pas eu de fastes, ni de bisous, ni de conférence devant des étudiants. Angela Merkel, fidèle à elle-même, s'est contentée du nécessaire en diplomatie, ne craignant rien face à Trump (et n'ayant rien à démontrer). Sa position face à l'Iran et la tentative d'adoption d'une ligne commune avec Washington - alors que les relations s'étaient refroidies - ont été plus directes que celles de la France et n'ont pas nécessité le développement d'une diplomatie "bisounours" (même si les relations diplomatiques Allemagne / Etats-Unis ne sont pas au beau-fixe). Et vu d'Allemagne, la stratégie de Macron - décrit comme "une chance pour l'Europe" par l'ancien ministre des Finances Wolfgang Schäuble - laisse sceptique et en fait rire plus d'un. Explications.

Amusés par les flatteries de Macron à Trump, les Allemands attendent cependant des résultats concrets de cette offensive de charme. Outre-Rhin, on a assisté, amusés, au grand show d'amitié et de sympathie mutuelle déployé durant les trois jours de la visite d'État du président français à Washington. Les bises, les accolades, le chapeau de Melania Trump, les pellicules sur le costume présidentiel, le banquet et les toasts…, tous ces petits moments d'intimité, chaque étape du protocole de cette visite ont fait la une de la presse allemande, qui note que depuis son arrivée au pouvoir Donald Trump n'a jamais reçu un collègue étranger avec autant de pompe. Si la Maison-Blanche, estime-t-on à Berlin, s'est ainsi pliée en quatre, c'est pour rendre la monnaie de la pièce à Emmanuel Macron qui avait invité Donald et Melania Trump à la cérémonie du 14 juillet sur les Champs-Élysées l'an dernier.

Une stratégie sans doute plus efficace que la leçon de morale prodiguée par Angela Merkel au nouveau président américain dès le lendemain de son élection. La chancelière allemande avait cru bon de sermonner le nouveau venu si controversé en lui rappelant les valeurs intangibles de la démocratie. Un sermon que Donald Trump n'a pas oublié. Il n'aime pas qu'on le prenne de haut. À Berlin, on dit que le président américain trouve la chancelière trop donneuse de leçons. Le courant passe mal entre eux. 

Scepticisme

La dernière fois qu'elle a effectué une visite d'État à Washington, c'était à l'invitation de Barack Obama. Donald Trump n'ignore pas les liens étroits et chaleureux qui unissaient la chancelière allemande à son prédecesseur dans le Bureau ovale. À la veille des dernières élections allemandes, Barack Obama avait même laissé savoir que s'il avait été allemand, il aurait sans hésiter voté pour « Angela ». Contrairement à Angela Merkel, au pouvoir depuis 12 ans, Emmanuel Macron est un nouveau venu sur la scène internationale. Donald Trump aussi. À Berlin, on note qu'Emmanuel Macron traite Donald Trump avec respect, tout en restant très sûr de lui. Il n'hésite pas à faire état de leurs désaccords devant le Congrès.

Les Allemands sont néanmoins sceptiques : « En dépit de toutes ces démonstrations d'amitié, ce cher Donald reste pour Macron aussi un partenaire imprévisible, commente l'hebdomadaire Der Spiegel. Le Français essaie de convaincre Trump de s'en tenir à l'accord sur le nucléaire signé avec l'Iran en 2015, sous la présidence de Barack Obama. Mais les efforts de Macron vont-ils parvenir à influencer la décision de Trump, rien n'est moins sûr. » Face à Donald Trump qui critique ouvertement « le pire accord » jamais paraphé par les États-Unis, Emmanuel Macron a évoqué l'éventualité d'un « nouvel » accord. Les Allemands sont choqués par ce cavalier seul de Paris et Washington. L'éditorial de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, le Figaro allemand, rappelle même Macron à l'ordre ce matin : « L'idée d'un nouvel accord avec Téhéran semble avoir été tirée du chapeau à Washington – et au diable la coordination européenne. Le président français a beaucoup investi dans la relation avec le locataire si imprévisible de la Maison-Blanche. Il n'a aucun intérêt à détruire la relation transatlantique, tout comme Merkel & Co. Il se présente comme le partenaire fiable des États-Unis en matière de sécurité. Dieu sait si ses efforts seront couronnés de succès. »

Accord iranien

Au cours d’une conférence de presse à la Maison Blanche la chancelière allemande est revenue sur l’accord nucléaire iranien, signé en 2015, très critiqué Donald Trump. 

« Nous sommes d’avis que le JCPOA est une première étape qui a contribué à ralentir leurs activités sur cet aspect en particulier (…), mais nous pensons aussi, d’un point de vue allemand, que cela n’est pas suffisant pour s’assurer que les ambitions de l’Iran soient maîtrisées et contenues. »

« L’Europe et les Etats-Unis devraient être en harmonie sur ce sujet », a ajouté la chancelière lors d’une conférence de presse aux côtés de Donald Trump. De son côté, le président américain a fustigé vendredi les autorités iraniennes, qualifiant le régime à Téhéran de « meurtrier ».

Accueil froid de la part de Trump

Donald Trump s’est contenté du minimum avec Angela Merkel, vendredi. Avant de recevoir la chancelière allemande à la Maison Blanche, en fin de matinée, il a fait mine de déplorer la brièveté de leurs échanges. « Tant de choses à évoquer, en aussi peu de temps ! », a-t-il écrit sur son compte Twitter, comme s’il n’était pour rien dans le choix de ne consacrer que deux heures et demie à cette seconde visite à Washington de la chancelière depuis l’élection du président américain, en 2016.

« Besoin de réciprocité »

Les échanges ont semblé aussi peu fructueux sur le commerce. « La décision revient au président », a constaté Mme Merkel après avoir pris acte de « l’insatisfaction » de son hôte. Elle a ajouté que la réforme fiscale adoptée en 2017 a fait des Etats-Unis « à nouveau une place très intéressante pour investir ». « Nous avons besoin de réciprocité, que nous n’avons pas », a évasivement indiqué pour sa part Donald Trump.

Le président a pris soin vendredi de rendre hommage à Angela Merkel, qualifiée de « femme extraordinaire ». Il l’a également félicitée pour son maintien à la chancellerie après les élections du 24 septembre 2017. Enfin, après l’avoir accueillie en lui faisant la bise à sa sortie de voiture sur le perron de la Maison Blanche, il n’a cette fois pas manqué de lui serrer la main devant les photographes au début de leur entrevue dans le bureau Ovale. Le moment était scruté avec une attention particulière : le 17 mars 2017, à la même place, Donald Trump avait ostensiblement snobé Angela Merkel qui lui avait proposé une poignée de main…

Il faut dire que par rapport à Emmanuel Macron, Angela Merkel pâtit d’un double "handicap" : l’excédent commercial de l’Allemagne (alors que la France, avec son déficit, est rendue plus dépendante aux Etats-Unis) et le montant de la contribution de son pays au budget de l’OTAN, jugé insuffisant au même moment par le nouveau secrétaire d’Etat des Etats-Unis, Mike Pompeo, en visite au siège de l’Alliance à Bruxelles. L'Allemagne et la France n'ont clairement pas la même vision militaire, dont le dernier exemple en date reste les frappes très controversées sur la Syrie (l'enquête indépendante de l'OIAC est toujours en cours). Tandis que Macron s'était emballé tout seul (d'ailleurs vite recadré par Sarah Sanders, la porte-parole de Trump) sur d'éventuelles preuves de la supposée attaque chimique en Syrie (alors que le Pentagone avait avoué ne pas en avoir), Angela Merkel avait choisi la voie de la sagesse en affirmant soutenir "des sanctions pour l'exemple" mais en annonçant qu'elle ne participerait pas aux frappes - aucune frégate, missile ou avion allemand n'a été envoyé ce soir-là.

Avant cette brève visite à Washington, l’entourage de Mme Merkel avait prévenu qu’il ne fallait pas s’attendre à des avancées considérables. « Ce serait déjà un succès, si le président américain écoutait et qu’il lui apparaissait clairement que les Européens font bloc », avait notamment déclaré Peter Beyer, le délégué du gouvernement allemand pour les relations germano-américaines.

Macron-Merkel, le « tandem »

Dans un entretien à la Frankfurter Rundschau, jeudi, M. Beyer avait également évoqué une sorte de répartition des rôles concertée entre Angela Merkel et Emmanuel Macron quant à leur attitude respective vis-à-vis de Donald Trump : « Leurs objectifs sont communs et leur action est coordonnée, même si Macron et Merkel jouent des rôles différents. Macron, sur le plan personnel, est plus proche de Trump. Merkel est celle qui, avec sa ténacité et son pragmatisme, sait particulièrement bien s’y prendre pour faire avancer les dossiers. Ce ne sont pas des oppositions, mais un jeu orchestré conjointement. Macron et Merkel savent très bien jouer en tandem. »

En se déplaçant outre-Atlantique, Angela Merkel a donc montré que les échanges transatlantiques étaient importants pour elle (les Etats-Unis ont longtemps été leur premier partenaire économique), mais beaucoup d'Allemands ne sont pas dupes : pour 68 % d'entre eux, cette relation va se dégrader. Cela est du au tempérament de Merkel, posé, réfléchi, qui contraste avec celui impulsif et parfois violent - comme l'a montré le livre Le Feu et la Fureur - du président Trump. L'Allemagne a besoin du libre-échange international pour exister car c'est l'un des plus gros exportateur mondial, dans tous les domaines, tandis que es Etats-Unis semblent de plus en plus se renfermer dans une spirale protectionniste bonne à court-terme, mais menaçante à long-terme. Seul l'avenir nous montrera si les prises de main et les plantations d'arbes valent mieux que quelques mots bien placés lors d'une conférence de presse, mais dans leurs pays respectifs, ni Macron ni Merkel ne semblent avoir concaincu la majorité de leur peuple. La diplomatie des deux puissances fortes de l'Union européenne face aux USA est donc bien à l'image du président américain : instable.

 

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