Nosferatu, une symphonie de l'horreur

par Emma Tremembert 17 Avril 2018

Notre chroniqueuse Emma Tremembert, accompagnée par Anselme Servain, produit une critique d'un film pourtant assez ancien (1922), Nosferatu (connu aussi sous le nom de Nosferatu le Vampire). Découverte.

1922. La guerre est finie, l’horreur voit le jour.
L’horreur, c’est la silhouette, l’ombre démesurée et menaçante devant l’être humain.
L’horreur, c’est Nosferatu, l’homme double.
L’horreur, c’est la peste, personnifiée et insaisissable, irrémédiable.

Le réalisateur allemand Friedrich Wilhelm Murnau, dans Nosferatu, eine Symphonie des Grauens, que l’on peut traduire par « Nosferatu, une symphonie de l’horreur » orchestre avec virtuosité la sinistre histoire du vampire éponyme. Loin de signifier mort vivant ou vampire, son nom trouve son origine dans l’ancien slave Nosufur-atu, et dans le grec Noso-foros : « celui qui apporte la peste ». Le titre annonce ainsi la tonalité du
film : Murnau dévoile le fléau, en soi invisible, qui s’incarne dans le retour de Nosferatu parmi les Hommes. Fortement inspiré du Dracula de Bram Stocker, le film relate l’histoire de Thomas Hutter, commis d’agent immobilier, quittant sa jeune épouse Ellen pour le château de comte Orlock dans les Carpates. Là-bas, Hutter découvre que le comte est en fait Nosferatu le vampire et devient victime des morsures répétées du monstre. Ce dernier quitte son château dans un cercueil rempli de terre à bord d’une charrette qui le conduit jusqu’au voilier sur lequel il décime l’équipage terrorisé, et prend alors livraison de sa nouvelle demeure, située face à celle de Hutter et Ellen…

Forêts de pins noirs et sinistres, montagnes aux sommets escarpés, ces paysages filmés par Murnau en Allemagne et en Slovaquie plantent le décor, s’inscrivant ainsi dans le sillage de l’Expressionisme allemand, dont les œuvres mettent en scène des symboles inspirés par la psychanalyse de Freud, en une projection subjective de la réalité qui tend à la déformer pour inspirer au spectateur une émotion forte. Jean-Luc Lacuve,
critique cinéma, dit des métaphores – scènes qui sont d’apparentes digressions - qu’elles traduisent une mise en question du statut de l’humain au sein des différents règnes (animal, végétal, humain et peut-être même surhumain). Ainsi peuvent être interprétées différentes scènes du film, telles que le cours de botanique du Pr. Bulwer sur la plante carnivore, l’araignée que contemple Knock dans sa cellule, ou encore le plan des chevaux
qui s’enfuient la veille de la Saint-Jean et la hyène qui se tapit dans son terrier à l’approche de la nuit. « Expressionismus ist keine künstleriche Bewegung, sondern der Ausdruck einer weltweiten Krise » : pour Rudolf Kurtz (écrivain allemand, dramaturge et critique de cinéma, rédacteur en chef de la revue Lichtbildbühne en 1926), « L’expressionisme n’est pas un mouvement artistique mais l’expression d’une crise mondiale ». Amère désillusion d’après devant tant d’ingéniosité déployée pour tuer, l’expressionisme serait ce « cri de révolte » dont parle Jean-Michel Palmier, philosophe et historien français de culture allemande.

L’horreur vécue pendant la guerre pourrait ainsi être transportée au travers de Nosferatu, dont la cruauté tacite est suggérée dans chaque plan du film.
Le film joue aussi bien avec l’imaginaire, qu’il soit collectif à travers la symbolique de la peste – Murnau exploite pleinement l’épouvante qui entoure la peste ou encore les vampires – ou onirique à proprement parler, mis en scène à travers le fantastique et les rêves, qui peuvent se révéler prémonitoires, d’Ellen qui y apprends la situation de son mari. La jeune femme est à la fois la racine du mal, car c’est après avoir vu son visage que Nosferatu décide de s’installer dans la demeure en face de celle du couple, et l’antidote : c’est en se sacrifiant qu’elle anéantit le vampire. Bien qu’elle ne soit pas toujours explicitement présente à l’écran, son omniprésence se ressent du fait que tout lui est relié.

1922. La Première Guerre Mondiale s’est éteinte il y a 4 ans.
L’amertume est restée.

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