Les Pays-Bas reconnaissent officiellement le génocide arménien

par Stanislas Racine 22 Février 2018

Le parlement néerlandais vient officiellement de reconnaître le génocide arménien, perpétré par la Turquie à partir du 24 avril 1915, qui fera plus d'1,5 millions de victimes, a annoncé dpa, l'agence de presse allemande.

Cette décision, hautement symbolique, intervient plus de deux ans après la décision de l'Allemagne de reconnaître ce génocide - votée avec une écrasante majorité au Bundestag mais sans la présence de certains piliers de la politique allemande comme Martin Schulz.

La décision de reconnaître les meurtres comme un génocide a été approuvée par 142 députés ; seulement trois ont voté contre. Le Ministre des Affaires étrangères Sigrid Kaag a promis que son pays enverrait une délégation à Erevan, le 24 avril, jour de la commémoration du début du génocide. "C'est un signe de respect pour les victimes", a-t-il ajouté.

Le samedi 24 avril 1915, à Constantinople, capitale de l'empire ottoman, 600 notables arméniens sont assassinés sur ordre du gouvernement. C'est le début d'un génocide, le premier du XXe siècle.

Il va faire environ 1,2 à 1,5 million de victimes dans la population arménienne de l'empire turc (ainsi que plus de 250 000 dans la minorité assyro-chaldéenne des provinces orientales et 350 000 chez les Pontiques, orthodoxes hellénophones de la province du Pont).

Les Jeunes-Turcs profitent des troubles pour accomplir leur dessein d'éliminer la totalité des Arméniens et des Assyro-Chaldéens de l'Asie mineure, une région qu'ils considèrent comme le foyer national exclusif du peuple turc. Ils procèdent avec méthode et brutalité.

Le ministre de l'Intérieur Talaat Pacha ordonne l'assassinat des élites arméniennes de la capitale. C'est ensuite le tour des nombreuses populations arméniennes des sept provinces orientales (les Arméniens des provinces arabophones du Liban et de Jérusalem ne seront jamais inquiétés).

Dans un premier temps, les agents du gouvernement rassemblent les hommes de moins de 20 ans et de plus de 45 ans et les éloignent de leur région natale pour leur faire accomplir des travaux épuisants. Beaucoup d'hommes sont aussi tués sur place.

Les marches se déroulent sous le soleil de l'été, dans des conditions épouvantables, sans vivres et sans eau, sous la menace constante des montagnards kurdes et tcherkesses. Elles débouchent en général sur une mort rapide.

Déportation de villageois arméniens par la police ottomane (1915)

Survivent toutefois une centaine de milliers de jeunes femmes ou d'adolescentes (parmi les plus jolies) ; celles-là sont enlevées par les Turcs ou les Kurdes pour être vendues comme esclaves ou converties de force à l'islam et mariées à des familiers.

Dans une ultime phase, le gouvernement turc décide de liquider, de toutes les manières possibles, les 700 000 malheureux qui ont survécu aux marches de la mort et sont parquées dans les camps de Syrie.

Seules vont subsister les communautés arméniennes de Smyrne, d'Istamboul et du Proche-Orient, trop en vue des diplomates occidentaux, ainsi que les communautés assyro-chaldéennes de Mésopotamie, trop éloignées.

Une reconnaissance difficile à obtenir pour le peuple arménien

Le traité de Sèvres signé le 10 août 1920 entre les Alliés et le nouveau gouvernement de l'empire ottoman prévoit la mise en jugement des responsables du génocide. Mais le sursaut nationaliste du général Moustafa Kémal bouscule ces bonnes résolutions. 

D'abord favorable à ce que soient punis les responsables de la défaite et du génocide, Moustafa Kémal se ravise car il a besoin de ressouder la nation turque face aux Grecs et aux Occidentaux qui menacent sa souveraineté. Il décrète une amnistie générale, le 31 mars 1923.

La même année, le général parachève la « turcisation » de la Turquie en expulsant les Grecs qui y vivaient depuis la haute Antiquité. Istamboul, ville aux deux-tiers chrétienne en 1914, devient dès lors exclusivement turque et musulmane.

Alors que les hommes politiques turcs évoquent de “tristes événements” ou parlent de “douleur commune” pour qualifier le massacre de 1915, il existe pourtant une définition offcielle du mot génocide au niveau international.

En 1951 est entrée en vigueur une convention de l’ONU dans laquelle il est précisé que le génocide est le résultat “d’un certain nombre d’actes commis dans l’intention de détruire, intégralement ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux”.

Dans son préambule, la convention précise qu’elle “condamne ce crime, qu’il soit commis en temps de paix ou en temps de guerre”, et rappelle que les peines prévues doivent être “imprescriptibles” et qu’elles “ne sont pas assujetties à des limitations de temps et de lieu”.

À la vérité, c'est seulement dans les années 1980 que l'opinion publique occidentale a retrouvé le souvenir de ce génocide, à l'instigation de l'Église arménienne et des jeunes militants de la troisième génération, dont certains n'ont pas hésité à recourir à des attentats contre les intérêts turcs.

Et de nos jours ?

Avec le vote du parlement néerlandais - qui avait fait face à une diplomatie turque très agressive il y a tout juste un an, tout comme l'Allemagne -, 30 Etats reconnaissent désormais ce massacre en tant que génocide. Parmi eux, la France l'Allemagne, le Brésil, l'Argentine, l'Italie... De plus, certains parlements ou gouvernements régionaux ont également adopté des résolutions allant dans ce sens.

  • Royaume-Uni : Pays de Galles, Ecosse et Irlande du Nord
  • Espagne : Pays basque, Catalogne, Aragon, Navarre, îles des Baléares
  • Etats-Unis : 44 Etats fédérés sur 50
  • Australie: New South Wales, South Australia

D'autres pays, comme Israël, n'ont toujours pas reconnu officiellement ce génocide, le premier du vingtième siècle, et qui restera dans l'Histoire comme l'un des pires si l'on analyse le nombre de victimes par rapport au nombre d'habitants initial.

Partager sur