Empoisonnement d'un espion : la relation s'envenime entre Londres et la Russie

par Stanislas Racine 12 Mars 2018

Theresa May a fortement suspecté, ce lundi, la Russie d'être «responsable» de l'empoisonnement de l'ex-agent double russe Sergueï Skripal et de sa fille Ioulia à Salisbury. Elle donne jusqu'à mardi soir à Moscou pour fournir des explications. Le Kremlin dénonce un «numéro de cirque» et une «provocation».

Theresa May semble déterminée. Plus d'une semaine après l'empoisonnement de l'ex-espion russe Sergueï Skripal et de sa fille Ioulia à Salisbury (sud-ouest de l'Angleterre), la première ministre a pris le régime du Kremlin de front. Après avoir présidé lundi matin une réunion du Conseil de sécurité nationale pour faire le point sur l'enquête et les commanditaires de l'attaque, la chef du gouvernement a affirmé, en fin d'après-midi dans une déclaration devant les députés britanniques, qu'il était «très probable que la Russie soit responsable» de cet empoisonnement.

Soulignant que le produit innervant utilisé contre l'ex-agent double et sa fille Ioulia - le Novichok - était une substance «de qualité militaire» développée par la Russie, Theresa May a donné jusqu'à mardi soir à Moscou pour fournir des explications à l'Organisation pour la prohibition des armes chimiques. Développée par les Soviétiques dans les années 70 et 80, cette arme chimique est l'un des agents neurotoxiques les plus mortels qui soient.

La Russie a rejeté ces accusations, dénonçant une «provocation». «C'est un numéro de cirque devant le Parlement britannique», a affirmé la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères Maria Zakharova, citée par des agences de presse russes. L'allocution Theresa May devant les députés britanniques constitue une nouvelle «campagne politique fondée sur la provocation», a-t-elle ajouté.

Moscou accuse Londres de jouer à un «jeu très dangereux»

Un peu plus tôt ce lundi, le président russe, Vladimir Poutine, a conseillé à Londres de «tirer les choses au clair». Interrogé par la BBC sur une éventuelle responsabilité de la Russie, le chef de l'État a répondu, selon les agences de presse russes: «Tirez les choses au clair de votre côté et après nous en parlerons avec vous». L'ambassade de Russie à Londres a, de son côté, accusé lundi le gouvernement britannique de jouer un «jeu très dangereux» vis-à-vis de la Russie dans sa manière de mener l'enquête. Cela «envoie l'enquête sur une piste politique inutile, et porte le risque de graves conséquences à long terme pour nos relations» bilatérales, a indiqué la représenation diplomatique dans un communiqué. L'ambassadeur a été convoqué lundi au Foreign Office.

«Le citoyen russe mentionné avait travaillé pour l'un des services secrets britanniques, l'incident s'est passé sur le territoire britannique et ce n'est d'aucune façon le problème de la Russie, encore moins de ses dirigeants», a, de son côté, balayé le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov au cours d'un point presse.

La chef du gouvernement britannique a voulu écarter les accusations de «mollesse» dans la réaction de Londres. Elle était suspectée de prudence, après que le Parti conservateur a reçu environ 1 million d'euros de donateurs russes depuis qu'elle en est à la tête. Traditionnellement, le Royaume-Uni hésite à frapper au portefeuille la riche communauté russe expatriée qui soutient en large partie l'activité économique de la capitale (City, immobilier, restaurants…).

Marina Litvinenko : « On voit que rien n'a été fait »

Veuve d'Alexandre Litvinenko, ancien espion retourné du KGB empoisonné au polonium-210 à Londres en 2006, Marina Litvinenko avait accusé dimanche Theresa May d'inaction. Elle a rendu publique une lettre dans laquelle l'actuelle première ministre, alors ministre de l'Intérieur, lui promettait de «tout faire pour qu'un tel crime ne se reproduise jamais». Or «on voit que rien n'a été fait», a-t-elle déclaré à la télévision.

Les autorités britanniques sont aussi sur la sellette pour leur lenteur à alerter le public des mesures de protection nécessaires. Ce n'est qu'une semaine plus tard que les autorités sanitaires ont conseillé à 500 clients d'un restaurant et d'un pub, où les victimes s'étaient rendues avant de perdre connaissance, de bien laver leurs vêtements et objets personnels. Plus d'une trentaine de personnes, principalement parmi les services de secours, ont subi des traces légères de contamination. Un policier, plus gravement touché, est toujours hospitalisé. Sergueï et Ioulia Skripal sont pour leur part gardés en soins intensifs dans un état «grave mais stable», à l'hôpital de Salisbury.

L'enquête mobilise plus de 250 policiers spécialistes de l'antiterrorisme, appuyés sur le terrain par 180 militaires. Elle étudie des centaines d'indices et a identifié 200 témoins potentiels.

Que s'est-il passé ce dimanche 4 mars ?

Serguei Skripal, ex-colonel du renseignement militaire russe ayant travaillé pour les services secrets de Sa Majesté, a été victime avec sa fille d'une «tentative de meurtre par l'administration d'un agent innervant», selon la police britannique.

Comme au temps de la Guerre froide, Serguei Skripal, un ex-espion russe au service de Sa Majesté, arrêté en Russie puis libéré lors d'un échange d'espions en 2010, se trouvait dans un état critique après avoir été mystérieusement empoisonné en Grande-Bretagne. L'homme d'une soixantaine d'années a été hospitalisé dimanche «dans un état critique» à Salisbury, à 140 km au sud-ouest de Londres, a annoncé lundi la police du Wiltshire. Sa fille Youlia, âgée de 33 ans, se trouvait avec lui.

Le chef de la police anti-terroriste, Mark Rowley, a annoncé mercredi que le père et sa fille ont été victimes d'une «tentative de meurtre par l'administration d'un agent innervant», sans vouloir préciser de quel agent il s'agit.

Le ministre britannique des Affaires étrangères, Boris Johnson, a assuré que «si l'enquête démontre la responsabilité d'un État, le gouvernement répondra de façon appropriée et ferme» .

Serguei Skripal et sa fille «sont traitées pour une exposition présumée à une substance toxique», a précisé la police. «Les deux personnes ne présentaient aucune blessure visible». Elles ont été retrouvées inconscientes sur un banc, dans un centre commercial de Salisbury, a expliqué la police. «Ils donnaient l'impression d'avoir pris quelque chose de fort», a raconté à la BBC Freya Church, un témoin de la scène. «Je le dis aux gouvernements à travers le monde, aucune tentative de prendre une vie innocente sur le sol britannique ne restera impunie», a ajouté Johnson, faisant allusion à la Russie, déjà à plusieurs reprises désignée par le passé comme une menace par les autorités politiques et militaires britanniques.

Le fentanyl, un puissant opiacé

Ex-colonel du renseignement militaire russe, Serguei Skripal a été accusé d'espionnage au profit du Royaume-Uni. Condamné à 13 ans de prison en Russie en 2006, il avait été payé 100.000 dollars pour fournir au MI6, le renseignement britannique, les noms des agents russes présents en Europe, selon la BBC. Avec trois autres agents russes, il avait fait l'objet d'un échange en 2010 contre dix agents du Kremlin expulsés par Washington, dont Anna Chapman, une jeune femme d'affaires russe surnommée la «nouvelle Mata Hari» à New York. Cet échange, au terme duquel il s'était réfugié en Angleterre, était le plus important depuis la fin de la guerre froide.

Dans l'immédiat, les autorités tentaient de trouver l'origine d'un éventuel empoisonnement et s'il y avait un risque sanitaire pour le public. L'hôpital de Salisbury a conseillé lundi au public de ne pas se rendre aux urgences de l'établissement «sauf cas d'urgence absolue». Un porte-parole des autorités sanitaires s'est toutefois voulu rassurant, affirmant qu'il n'y «avait apparemment pas de risque immédiat pour la santé du public». L'homme aurait été intoxiqué au fentanyl, un puissant opiacé, selon le quotidien The Guardian, mais il pourrait s'agir d'un agent neurotoxique militaire. Un policier a d'ailleurs été emmené à l'hôpital, ayant respiré cette substance toxique très dangereuse.

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