Donald Trump, le guerrier de l'acier

par Stanislas Racine 10 Mars 2018

Le président a confirmé des taxes sur les importations d'acier et d'aluminium en ménageant, sous conditions, le Canada et le Mexique. Et ce, malgré les réticences et les protestations - parfois véhémentes - de ses partenaires et autres pays du monde

La Maison-Blanche a annoncé jeudi des tarifs douaniers susceptibles de déclencher une guerre commerciale internationale. Sous les encouragements d'ouvriers de la sidérurgie invités dans la Roosevelt Room, Donald Trump a signé, vendredi après-midi (dans la soirée en France), deux «proclamations» imposant des droits de douane de 25 % sur les importations d'acier et de 10 % sur celles d'aluminium. «Notre industrie a été ravagée, notre pays a subi un véritable assaut, nos ouvriers ont été trahis, mais c'est fini», a dit le président.

«Un grand jour pour l'Amérique», a applaudi un de ses conseillers économiques. La nouvelle taxation s'appliquera d'ici à deux semaines «de façon généralisée» et pour une durée indéterminée, en principe envers «tous les pays qui nous vendent de l'acier ou de l'aluminium », a précisé l'assistant du président. Une exception est prévue pour le Canada et le Mexique, respectivement premier et quatrième exportateurs aux Etats-Unis, sans limite de temps mais liée aux progrès de la renégociation en cours de l'accord de libre-échange (Alena). La Maison-Blanche, contrainte de fonder sa décision sur la sécurité nationale, présente l'Alena comme un élément de «sécurité économique». «Si nous trouvons un accord, la sidérurgie en fera partie», a justifié Trump.

Grâce à «une clause relative à la sécurité dans nos relations avec les autres pays», explique la Maison-Blanche, chaque exportateur visé pourra «discuter de solutions alternatives» avec le Représentant commercial américain (USTR) Robert Lighthizer. «Je m'en tiens initialement aux 25 % et 10 %, mais j'ai le droit d'augmenter et de baisser (ces taxes) selon le pays, j'ai le droit d'épargner des pays et d'en ajouter», a déclaré Trump avant une réunion de cabinet. Il a indiqué lors de sa proclamation que le comportement «de certains grands partenaires, certains grands alliés militaires» serait pris en compte. «Nous regarderons qui paie ses factures et qui ne les paie pas», a-t-il dit, une évocation routinière, bien qu'erronée, des contributions à l'Otan.

Un peu plus tôt, Trump avait critiqué l'Allemagne, au 8e rang des importations d'acier américaines (3 %), et évoqué une possible exemption de l'Australie. «Nous serons très équitables et très flexibles», a assuré le président.

Son annonce initiale de tarifs douaniers universels avait suscité de vives objections des partenaires commerciaux des Etats-Unis, des élus du Congrès et d'une bonne part de l'industrie manufacturière américaine. Pas moins de 107 élus de la majorité avaient signé mercredi une lettre pressant la Maison-Blanche «de reconsidérer l'idée de droits de douanes universels, qui sont des taxes entamant la compétitivité des entreprises et appauvrissant les consommateurs américains». La Chambre de commerce américaine dénonçait un projet «qui frappera directement notre industrie manufacturière à travers de vastes représailles et laissera pratiquement intouché le problème réel de la surproduction chinoise».

La prochaine étape, sans doute fin mars, devrait voir une offensive des Etats-Unis contre les vols de propriété intellectuelle et les transferts de technologie imposés par les Chinois pour accéder à leurs marchés. Le président, qui gonfle le déficit commercial avec Pékin à 500 milliards de dollars (en fait 309 milliards en 2016 pour les biens et services), a modestement demandé une réduction d'un milliard cette année.

Après la démission du conseiller économique Gary Cohn, le secrétaire au Commerce, Wilbur Ross, a souligné que Washington n'avait «aucun désir de faire sauter la planète», nuançant les fanfaronnades de Trump sur les guerres commerciales «pas si mauvaises» et «faciles à gagner». «La mise en œuvre de la décision va être chaotique à court terme», estime cependant William Reinsch, ancien du département du Commerce passé au Centre d'études stratégiques (CSIS). En 2002, des tarifs sur l'acier adoptés par George W. Bush avaient été précédés par la mise en place d'un système d'exemption six mois avant leur entrée en vigueur.

La mesure s'était néanmoins soldée par un ralentissement de la croissance et des pertes nettes d'emplois. Une étude de Trade Partnership prédit aujourd'hui la création de 33 500 emplois dans la sidérurgie, mais l'élimination de 146 000 postes dans d'autres secteurs. Pour sa part, Trump estime que la mesure va sauver «la colonne vertébrale industrielle» du pays. «Nous voulons construire nos bateaux, nos avions, nos usines avec de l'acier américain, a-t-il déclaré. Si vous n'avez pas de sidérurgie, vous n'avez pas de pays.»

Quels sont les pays perdants ?

- Le Canada, qui est donc le premier fournisseur des États-Unis pour ces deux métaux, a été exempté par Donald Trump «pour le moment». Il risque d'être réintégré à la liste des pays visés par la mesure si l'issue des négociations en cours sur l'Accord de libre-échange nord-américain (Aléna) ne convient pas au président américain.

- Régulièrement pointée du doigt dans le domaine de l'acier et de l'aluminium, la Chine semble cette fois peu concernée. Elle arrive seulement à la 11e position dans le classement des fournisseurs d'acier américain et 4e pour l'aluminium. L'impact de la mesure Trump pour le pays est estimé à 0,7 milliard de dollars.

- Les taxes auront un impact direct sur l'Allemagne qui figure parmi les dix premiers fournisseurs d'acier et d'aluminium des États-Unis. Berlin est particulièrement dans le viseur de Donald Trump qui dénonce ses excédents commerciaux et ses dépenses militaires trop faibles dans le même temps. D'où la réaction particulièrement vive outre-Rhin: «Trump barricade son pays contre l'avis de son parti, de nombreuses entreprises et des économistes», a martelé la ministre allemande de l'Économie Brigitte Zypries. «C'est du protectionnisme, c'est un affront envers des partenaires étroits que sont l'UE et l'Allemagne et envers le libre-échange», a-t-elle ajouté.

- L'Europe, de manière globale, sera affectée. Les exportations européennes d'acier et d'aluminium vers les États-Unis représentent respectivement 5 milliards et 1 milliard d'euros chaque année. Les droits de douane de Donald Trump pourraient leur porter préjudice à hauteur de 2,8 milliards d'euros, selon les calculs de la Commission.

Une guerre économique mondiale en vue ?

Entre surenchère américaine et représailles, la mesure protectionniste de Donald Trump pourrait déclencher à moyen-long terme une guerre commerciale mondiale. C'est en tout cas ce que craignent les marchés boursiers. Cette crainte et ses conséquences sont partagées par le FMI: «si le commerce international était remis en cause par des mesures de ce type-là, ce serait un canal de transmission d'une baisse de la croissance, d'une baisse des échanges et ce serait redoutable», a déclaré sa patronne, Christine Lagarde. «Dans une guerre commerciale qui serait alimentée par une augmentation réciproque des tarifs douaniers, personne ne gagne», rappelle-t-elle.

La menace est toutefois tempérée par certains analystes. «La dynamique du commerce mondial est pour le moment favorable. Celui-ci n'a-t-il pas retrouvé en 2017 un rythme de progression supérieur à celui du PIB mondial? Et ceci malgré l'accumulation de ‘coins enfoncés' à la liberté de commerce depuis plusieurs années. L'administration Trump propose un nouveau coup de canif, peut-être à bout rond quand le détail des mesures sera connu. À ce stade, cela ne paraît pas suffisant pour enclencher une guerre commerciale», estime Hervé Goulletquer. Dans tous les cas, Donald Trump est serein: «les guerres commerciales sont justifiées et faciles à remporter», selon lui…

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