La mise en scène de la mort d'Arkadi Babtchenko, récit d'une manipulation navrante

La mise en scène de la mort d'Arkadi Babtchenko, récit d'une manipulation navrante
La mise en scène de la mort d'Arkadi Babtchenko, récit d'une manipulation navrante

Annoncé mort, mardi, par Kiev, le journaliste russe, critique de Vladimir Poutine, est réapparu lors d'une conférence de presse, suscitant l'émoi et de nombreuses interrogations. Une mise en scène qui apparaît comme une manipulation à caractère politique, les élections approchant en Ukraine. La Russie a dénoncé un "mensonge". Récit de cette résurrection controversée.

"J'ai fait mon travail. Je suis toujours vivant et je ne vais nulle part." Sweat-shirt à capuche noir et demi-sourire embarrassé, le journaliste russe Arkadi Babtchenko se présente en chair et en os, mercredi 30 mai, en fin d'après-midi, lors d'une conférence de presse organisée par les services de sécurité ukrainiens (SBU). A côté de lui, le chef du SBU, Vassyl Grytsak, arbore un sourire plein de fierté. Mais en face d'eux, les journalistes sont surtout stupéfaits, avant d'être soulagés. La veille, Arkadi Babtchenko était mort. C'est en tout cas ce que le monde entier a cru, pendant près de 24 heures.

Une flaque de sang de cochon

La mise en scène est soignée. Mardi, en début de soirée, le journaliste sort acheter du pain, dans le quartier Dniprovski, à Kiev, où il vit avec son épouse et leurs six enfants. A son retour, il est abattu de trois balles dans le dos, sur le palier de son appartement. Il a tout juste le temps de pousser la porte avant de s'effondrer. "Sa femme était dans la salle de bains, elle a entendu un coup sec. Quand elle est sortie, elle a vu son mari ensanglanté", détaille un porte-parole de la police à la presse. Le journaliste serait mort dans l'ambulance le transportant à l'hôpital, selon cette même source. En réalité, il est conduit brièvement à l'hôpital, puis à la morgue, où il change de vêtements avant de commencer à regarder les informations à la télé.

Le chef de la police de Kiev déclare très vite à la télévision que le mobile du crime "le plus probable", serait lié "à son activité professionnelle". Une enquête pour meurtre est ouverte, un portrait-robot du suspect diffusé : un homme d'une quarantaine d'années d'un gabarit moyen, avec une barbe et une casquette. A ce récit glaçant des autorités ukrainiennes s'ajoute la diffusion d'une photo du corps, à la source d'abord mystérieuse. Impossible d'identifier formellement l'homme au crâne rasé qui baigne dans le sang, visage contre le sol. Mais c'est bien Arkadi Babtchenko. A un détail près : il gît dans une flaque... de sang de cochon.

"Ça semble carré, tout le monde confirme"

Dans le contexte de la guerre qui oppose la Russie à l'Ukraine, il est facile de croire à "l'assassinat". Très critique vis-à-vis de Vladimir Poutine, ce journaliste russe de 41 ans avait reçu des menaces en 2017, après un commentaire considéré comme antipatriotique : il avait témoigné de son indifférence après le crash d'un avion qui transportait des chanteurs de l'armée russe. Son adresse personnelle avait été dévoilée et il avait quitté le pays pour Prague d'abord, puis Israël, avant d'atterrir à Kiev.

"Comme d'autres confrères, il y a de réelles menaces qui pèsent sur lui", confirme Stéphane Siohan, correspondant à Kiev pour plusieurs médias français et suisses. Lorsqu'il apprend la nouvelle de sa mort par une consœur ukrainienne, dans un groupe de discussion entre collègues, le journaliste est "sous le choc""On a tous commencé à contacter nos sources pour vérifier : ses collègues, sa famille, des ministères…", raconte-t-il à la radio franceinfo:.

"On était à la fois très tristes, mais finalement pas si étonnés que ça. On s'est dit 'C'est un de plus sur la liste de ceux qui gênent'", témoigne Anne Le Huérou, qui enseigne la civilisation russe contemporaine au département d'Etudes slaves de Nanterre. En 2016 déjà, le journaliste Pavel Cheremet a péri dans l'explosion de sa voiture, en plein centre de Kiev. L'enquête ukrainienne n'a jamais abouti. La mort annoncée d'Arkadi Babtchenko vient donc allonger la liste de personnalités politiques et de journalistes tués dans la région. "Qu'il y ait eu un contrat sur lui, c'est tout à fait possible (...) en même temps, plausible ne veut pas dire vrai", reconnaît-elle. 

Hommages et critiques enflammées

L'annonce attise aussi la guerre de communication entre Moscou et Kiev. "Je suis sûr que la machine totalitaire russe n'a pas pardonné son honnêteté", attaque, sans attendre, le Premier ministre ukrainien Volodymyr Groïsman. "Les crimes sanglants et l'impunité totale sont devenus une routine pour le régime de Kiev", rétorque le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov. Mercredi matin, sur les grilles de l'ambassade russe à Kiev, des Ukrainiens scotchent des petits portraits imprimés. A Moscou, une photo est accrochée à un mémorial en hommage aux journalistes. Des fleurs sont déposées, des veillées organisées.

En France, les opposants à Poutine se déchaînent sur les réseaux sociaux, hurlant à la dictature et criant leur haine du président russe. Sauf qu'ils ont encore une fois parlé beaucoup trop vite. Des critiques virulentes de la part de twittos, c'est acceptable, mais des insultes et des mots forts prononcés par des journalistes qui ne cachent (plus) leur bord politique de référence, ça fait tâche. D'une part, la neutralité journalistique est mise à mal, et d'autre part, ces journalistes-militants n'ont su quoi dire quand la vérité a éclaté au grand jour.

"Arkadi est dans le studio !"

"On savait que le SBU donnerait une conférence de presse à 17 heures (heure locale) et on espérait obtenir un peu plus d'informations sur sa mort", raconte Stéphane Siohan. Le journaliste français ne peut pas assister au briefing mais le suit en direct sur son téléphone portable. Dans le studio du SBU, le chef des services secrets lance alors, comme sur un plateau de télévision : "Arkadi est dans le studio !" 

"Quand je l'ai vu apparaître, il y a eu comme une dissonance", se souvient Stéphane Siohan. Le gaillard au crâne rasé entre dans la salle, sous les applaudissements. Au micro, il apparaît d'abord contrit. "J'ai enterré nombre d'amis et de collègues, je connais ce sentiment atroce", dit-il à ses confrères, avant de présenter des excuses "pour tout ce que vous avez dû traverser""Mais il n'y avait pas d'autre solution", affirme-t-il. Il demande aussi pardon à son épouse "pour l'enfer qu'elle a traversé ces deux derniers jours". Le chef du SBU affirme qu'Olga Babtchenko avait été mise dans le secret ; d'autres sources prétendent le contraire.

Arkadi Babtchenko, lui, était au courant depuis un mois d'un projet d'assassinat contre lui Un Ukrainien est dans le viseur. Certains affirment qu'il est sous les ordres des service ssecrets russes, mais aucune preuve ne vient étayer ces propos. Découvrant que les comploteurs disposaient d'informations très détaillées sur lui, il a accepté de coopérer à l'opération spéciale des services secrets ukrainiens, s'entraînant à prendre la position d'un homme ayant été tué, afin de tromper tout témoin potentiel.

Selon le SBU, cette mise en scène a permis d'arrêter un Ukrainien recruté par les "services de sécurité russes" et présenté comme l'"organisateur" du projet d'assassinat. Cet homme chargé de recruter des tueurs aurait approché des vétérans du conflit du Donbass, dans l'est de l'Ukraine, pour assassiner une trentaine de personnes dans le pays. L'un de ces porte-flingues aurait révélé le complot aux services secrets. Le SBU a même diffusé une vidéo présentée comme la preuve d'un transfert de 30 000 dollars entre l'organisateur et un tueur.

"Afin de remonter la chaîne depuis le tueur jusqu'aux organisateurs et commanditaires, il fallait qu'ils soient absolument convaincus que la commande avait été exécutée", justifie le député Anton Guerachtchenko, coordinateur officieux des services de sécurité ukrainiens. Et de révéler l'étonnante source d'inspiration du SBU : "Sherlock Holmes a utilisé avec succès la mise en scène de sa propre mort pour élucider des crimes compliqués." C'est surtout "une méthode courante en Russie", explique Stéphane Siohan. "L'Ukraine veut montrer qu'elle est capable d'utiliser les armes de son ennemi dans la guerre de l'information", selon lui.

Une manipulation dangereuse 

Mais la méthode est dangereuse. "Evidemment, nous sommes soulagés, mais ce soulagement pose de nombreuses questions", constate Stéphane Siohan, lequel confesse que "psychologiquement, c'est compliqué à gérer, parce que (...) cela arrive dans un climat où il y a des morts". Les journalistes auraient-ils pu découvrir la supercherie ? "A moins d'aller à la morgue à 2 heures du matin, je ne vois pas ce qu'on aurait pu faire de plus, mais on s'interroge, forcément." Surtout, le SBU a-t-il réellement déjoué une tentative d'assassinat ? "Aucun nom n'a été donné, ça ne leur ressemble pas du tout", commente Stéphane Siohan. "Est-ce le premier épisode d'une campagne électorale qui s'annonce dégueulasse ?" s'interroge encore le journaliste français. Les législatives et la présidentielle ukrainiennes sont prévues en 2019 et le président Petro Porochenko se trouve en très mauvaise posture.

Depuis jeudi, Kiev se retrouve d'ailleurs sous le feu des critiques, de la part de la communauté internationale, comme des médias. L'ONG Reporters sans frontières (RSF) condamne une simulation "navrante".

Arkadi Babtchenko défend cependant l'opération des services secrets, qui lui ont "sauvé la vie". S'il vit désormais dans une résidence protégée, il ne semble pas prêt à changer de ton vis-à-vis du Kremlin. Et c'est son droit, comme c'est le droit d'autres journalistes de travailler pour des médias pro-Poutine (comme RT). Cependant, cette manipulation, en plus d'être dangereuse, ôte le peu de crédibilité accordée à l'Ukraine et renforce la Russie, qui n'a donc tué aucun journaliste. Même pour celui mort en 2016, aucune preuve n'a établi formellement la responsabilité russe. L'Ukraine semble vouloir jouer la carte de la communication et attaque la Russie avec "ses armes", mais c'est surtout une volonté de récupération politique qui se cache derrière cette opération. Et pour le journaliste, qui promet de "danser sur la tombe de Poutine", rien de tel que cette fausse nouvelle retentissante pour se faire connaître, et taper sur le président qu'il a fui depuis deux ans. Une manipulation navrante à imputer à l'Ukraine qui, dans un pays comme la France, coûterait très cher. Et vu que les méthodes ukrainiennes ont été révélées, la confiance accordée dans leurs sources est au plus bas, et leur abilité à toujours dénoncer le voisin russe lors de tensions ou de meurtres ne sert pas leur cause. Bien au contraire.